L’excentricité du sujet (en cours d élaboration)

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L’excentricité peut se définir comme la position d’un point qui s’écarte d’un autre point donné comme centre. On parle par exemple de l’excentricité d’un quartier. Mesure de l’éloignement il aura plus tard le sens de manières d’être et de se comporter éloignée des habitudes reçues…au risque peut-être d’en créer d’autres.

S’interroger sur l’excentricité du sujet, c’est proposer à la réflexion, en premier lieu, une métaphore que l’on pourrait qualifier de spatiale. L’excentrique se situe à distance  d’un centre, pour  occuper un autre lieu, suite à un déplacement. Le sujet occupe-t-il seulement un lieu, est-il situable géométriquement ou cette affirmation spatiale ne contribue-t-elle pas à maintenir une distinction entre par exemple ma situation de sujet pensant et moi-même quand je réfléchis sur moi, me transformant ainsi en objet de ma pensée ? En effet s’éloigner, chercher un point fixe ailleurs, tel est le souci de Descartes qui nous renvoie à une spatialisation du sujet, du fait peut-être du modèle mathématique à l’oeuvre. Le résultat de cette mise à distance cartésienne est une totale solitude et la distinction de l’âme et du corps. L’excentricité du sujet renvoie donc dans un premier temps à une dualité du sujet.

Affirmer l’excentricité du sujet pose le problème de la localisation de ce dernier. il se situerait dans un lointain réduit à un point fixe et déterminé.Quant au moi qui le pense, certes il le déplacerait du centre mais au prix de sa propre centralité. Placer le moi au centre est une attitude géocentrique. Comme le montre Spinoza,cette vision du monde est une vision finaliste qui produit superstition et soumission à un ordre politique despotique.  Se soumettre à l’illusion du point fixe, métaphore spatiale, a pour cause peut-être  la position centrale du sujet qui pense, qui a pour conséquence la dualité de ce même sujet. Faut-il en rester là, à ce dualisme ou trouver un autre lieu pour aborder cette question? .

Faut-il alors vraiment situer le sujet? Quel langage adopter à son propos sans se heurter au risques soulignés précédemment? L’excentricité est éloignement par rapport à un centre. Si ce centre est celui de mon discours, ne faut-il pas dès lors trouver un discours approprié pour rendre compte du sujet, un discours éloigné de ses habitudes spatialisantes? Dès lors l’excentricité ne concernerait plus l’espace du sujet, mais interrogerait sur la nature du discours à tenir pour prendre ses distances vis à vis de certaines habitudes. La difficulté est grammaticale dira Hume dans Le traité de la nature humaine, I,4. Le problème est celui de la division. L’unité est-elle pensable ailleurs que dans la réflexion? Nous évoquions l’hypothèse du langage.Il y a une autre hypothèse, celle de renoncer à la métaphysique et de s’interroger sur ces autres lieux – conservons ce terme pour  l’instant- où le sujet peut être ressaisi :  le nom propre, la mémoire, par exemple.

Le problème qui se pose à nous est donc de comprendre comment approcher ce qui ne cesse de se dérober, et il faut pour cela revenir sur le sens de l’excentricité. Celui qui est excentrique est en marge. Il veut mettre en valeur sa singularité, son individualité. L’excentrique recherche la différence avec autrui et avec sa propre histoire. Il ne cesse de se détacher de lui-même, dans un mouvement incessant renvoyant à une temporalité propre. Ne serait-ce pas en réfléchissant ce temps de la singularité que nous parviendrons à sortir de l’impasse dualiste?. La réflexion prendrait alors le sens non pas de la séparation mécanique, mais d’une réorganisation du travail du concept : peut-être faut-il s’excentrer du concept du sujet, pour en fonder le sens. Il nous reste donc à comprendre les limites de la définition qui présente des tentations spatialisantes, pour refonder le concept dans une démarche qu’il reste à appréhender.

Lorsque Descartes recourt à des métaphores pour qualifier le travail de la pensée, s’appuyant à plusieurs reprises  sur l’image de l’architecture et des maisons à détruire quand les fondations sont fragiles, pour les rebâtir,  il pose une  métaphore spatiale qui vise à instituer un autre point fixe, comme il l’écrit, pour fonder l’ensemble du savoir.  Pourquoi ce détour spatial pour dire le sujet et surtout, si excentricité signifie se situer dans un autre cercle dont toutefois le centre est parallèle au premier,faut-il que le moi qui s’interroge se décentre de la question en se centrant sur lui-même pour l’aborder ? Pour le dire autrement, quand Descartes se distancie de lui-même, il s’éloigne du point où se situait l’enfant empli de préjugé qu’il était. Si l’excentricité est déplacement, il se double ici d’un autre sens qui est celui de distinction. Se distinguer certes des autres sujets qui ne procèdent pas à ce doute solitaire et volontaire, mais aussi de la source des préjugés qui est ce moi  perdu dans la confusion des divers préjugés. est-ce si évident ?

Quel lieu occupe le sujet, le sujet de la réflexion et le sujet qui réfléchit? Et occupent-ils seulement un lieu? L’excentrique est ailleurs,  mais pas dans n’importe quel ailleurs, puisqu’il occupe un autre lieu parallèle au premier. La question revient à s’interroger sur le lieu peut-être du discours pour ressaisir  le sujet.

Le projet de Descartes est de donner des fondations solides au savoir. Ainsi entreprend-il au moins une fois dans sa vie, de douter radicalement de tout ce dont il n’est pas certain  afin que ce qui l’a trompé une fois ne le trompe pas deux fois. Il veut ainsi échapper à la tradition source de  ses certitudes. Au risque de se noyer dans l’océan du doute, il finit toutefois par trouver un point fixe : son moi, cette conscience qui pense, grâce à la découverte de ses attributs. Des attributs il remonte ainsi à un moi-substance. Ce moi est un point fixe auquel il aboutit après s’être décentré du point fixe des certitudes acquises depuis l’enfance. Il y a dès lors excentricité du moi au sens où il s’installe dans une autre région de son moi premier.

Cette excentricité du moi qui doute, cette nouvelle assise qu’il confère au savoir – on peut même parler de refondation – fait cependant de ce moi une substance (res cogitans). Elle le fige dans de nouvelles déterminations. En effet, Descartes redoute l’errance de ce décentrement de la première Méditation. Il est contre le probable (car il arrive que le probable soit faux et que le vrai ne nous paraisse pas probable), il est contre le scepticisme (et c’est pourquoi son doute est moins un doute qu’une négation), il ne veut s’installer que dans le certain, même si le certain consiste à affirmer qu’il n’y a rien au monde de certain. Le doute sceptique est un doute pour le doute, le doute de Descartes est un doute contre le doute. ( voir Descartes Commentaire des Méditations métaphysiques–Présentation–Première MéditationTexte latin : 1641 Texte français : 1647 Pascal Dupond Philopsis : Revue numérique http://www.philopsis.fr). Doute volontaire, il faut en sortir pour ne pas être sous son joug. L’excentricité n’est ni révolutionnaire ( elle ne revient pas sur elle-même) ni errance sans but. Cependant dans ce texte de Descartes elle inaugure une rupture et en même temps une délivrance de la tradition dans un geste d’arrachement et de soustraction. Descartes ne cesse de recourir dans ses écrits à la métaphore architecturale. Pour penser, il faut d’abord détruire, à condition, précise-t-il dans le Discours de La Méthode (3eme partie) de ne pas le faire pour le simple plaisir , comme l’individu à l’excentricité maladive qui ne cherche que lui au terme de ce travail dévastateur, et finit par se détruire lui-même. La pensée creuse, s’en remettant au modèle géométrique de la construction et à un urbanisme régulier.

La métaphore est ce qui transporte. Vers quoi nous transporte la métaphore architecturale? Vers l’innommé de cette nouvelle pensée qu’elle tente ainsi de nommer. Le risque c’est toutefois qu’elle s’installe dans l’énigme, dans l’incompréhensible et devienne errance. La métaphore ne fonde rien : elle ne fait qu’ouvrir la pensée à une absence de fonds.Rien n’empêche la noyade, comme l’exprime la métaphore de la noyade à l’issue de la Première Méditation Métaphysique. Proximité de la métaphore et de l’excentricité. Le déplacement peut s’égarer.

L’excentricité est distanciation vis à vis d’un centre. L’excentrique refuse d’occuper la même place que les autres.Il se met à l’écart du groupe, se démarquant par sa différence. Il veut manifester son « originalité » au sens où il se donnerait sa propre origine, son centre. Cela a quelque chose à voir avec  l’errance de Don Quichotte qui se perd soi-même. Pour saisir cette différence entre l’errance et le point fixe, il faut distinguer entre décentrement et excentricité. L’excentrique se décentre pour finalement créer un nouveau centre. L’excentricité serait l’action de se déplacer vers…se transporter d’un lieu à un autre. Il s’agit ici de subversion, de renversement de la tradition et de son autorité. On retrouve dans Jacques le fataliste de Diderot, cette subversion à l’oeuvre. On peut lire aussi Descartes comme un récit narratif de la subversion, au sens où est subversif ce qui ébranle les soubassements de nos certitudes. Parler d’excentricité du moi, nous renverrait-il alors à une réflexion sur cette force du moi à ébranler ses convictions?

Le moi aurait donc un centre, un lieu  dont il s’éloignerait, dans un mouvement peut-être semblable à celui de Pascal, lorsqu’il ne se met pas à la fenêtre, dans le cadre du tableau, mais préfère être passant. Il ne veut pas être spectateur, mais se met à l’écart. Rien ne dit que l’homme à la fenêtre ne se soucie de lui. Attitude de décentrement qui semble renvoyer en même temps à une critique morale de l’amour -propre. Etre au centre, c’est se mettre par exemple au centre du monde, en cela semblable à l’enfant capricieux ou habité par le pouvoir des mots et qui veut l’expérimenter se prenant pour le centre de l’univers. C’est à une leçon d’humilité que ne nous renverrait Pascal. C’est à Descartes qu’il s’adresserait.

Cette référence à Pascal montre que se décentrer ne veut pas dire se déplacer vers un autre centre. On quitte simplement un centre. On se délocalise. L’excentricité renvoie au contraire à un déplacement d’un centre vers un autre. C’est la définition qu’en donne d’Alembert dans l’Encyclopédie. Mais cela suppose une action volontaire du moi, une décision. La volonté serait un attribut et le moi se verrait dès lors substantialisé. Dans le cas de l’héliocentrisme, le point fixe est le soleil, conduisant Pascal dans ce texte sur le moi, où il passe sous la fenêtre, à souligner l’infinie petitesse, la misère dérisoire de l’homme, perdu dans l’infini. Le moi n’occupe plus dès lors aucun centre, même si son orgueil cherche à en trouver un. Le moi occuperait un espace, celui de l’errance, à l’image de Don Quichotte.

Attitude de décentrement qui semble renvoyer en même temps à une critique morale de l’amour -propre. Etre au centre, c’est se mettre par exemple au centre du monde, en cela semblable à l’enfant capricieux ou habité par le pouvoir des mots et qui veut l’expérimenter. C’est à une leçon de modestie que  nous renverrait Pascal. Métaphore pour métaphore, il s’installe dans la métaphore de la demeure mais il se tient à l’extérieur. Il y a dès lors un refus d’occuper la position de Descartes.

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Bibliographie :
Nodier Moi-même.
Max Milner. Daniel Sangsue, Le Récit excentrique : Gautier, de Maistre, Nerval, Nodier, Romantisme, 1989, vol. 19, n° 65, pp. 114-115.
L'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot Article "Excentricité" et "excentrique"
Descartes Commentaire des Méditations métaphysiques–Présentation–Première Méditation Texte latin : 1641 Texte français : 1647 Pascal Dupond Philopsis : Revue numérique http://www.philopsis.fr)
Leyenberger Georges. Métaphore, fiction et vérité chez Descartes. In: Littérature, N°109, 1998. pp. 20-37.
doi : 10.3406/litt.1998.2458
url : /web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1998_num_109_1_2458
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