Les sujets de la nation

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Philosophie
Couverture ouvrage
L’invention du sujet moderne
Éditeur : Vrin
272 pages / 21 € sur
Résumé : Le terme de nation n’a pas toujours été employé au singulier. L’histoire du mot met à jour un usage au pluriel du terme. Michel Foucault le rappelle dans des cours professés au Collège de France en 1975-1976 . Alain de Libera lui répond dans ses cours au Collège de France 2013-2014.

Au Moyen Âge, la nation renvoie à un rapport de communauté entre un maître et un élève d’abord, puis entre des commerçants ensuite. La nation suppose ainsi à l’origine une communauté d’intérêts entre divers groupes. La nation n’a donc pas toujours eu un sens politique. La noblesse française au XVIIe siècle, investira ce sens comme l’explique Michel Foucault, ayant pour souci de se distinguer du peuple, vision surtout polémique à l’encontre de la monarchie qu’elle accuse de contribuer à fomenter les révoltes populaires contre elle. La nation relève ainsi du principe logique d’identité, cherchant d’abord à se distinguer, se démarquer de… Le terme creuse ainsi l’écart avec ceux qui n’appartiennent au groupe. La nation est principe d’exclusion. L’Abbé Sieyès substituera à cette conception une fondation politique de la nation. Ce qui va en effet caractériser l’idée de nation au XVIIIe siècle, c’est un rapport vertical à l’Etat. Une nation sera d’autant plus forte qu’elle sera en mesure de s’administrer soi-même. La nation est tentative de rassemblement. L’Etat trouve ainsi son incarnation dans un groupe d’individus qu’il tente de rassembler autour de l’obéissance à la loi, dans un espace fermé par des frontières géographiques et non plus identitaires. À la problématique de la nation fondée sur le droit du sang se substitue celle du droit du sol. Le terme néanmoins va conserver cette tension entre le souci de l’intérêt particulier propre à un groupe et l’intérêt général qui vise à subsumer sous la loi, les intérêts égoïstes. Rousseau dans la Dédicace à la République de Genève, dans Le Discours sur l’Origine et les Fondements de l’inégalité parmi les hommes refusera une telle alternative en définissant l’appartenance nationale comme amour de la liberté.

Domination et sujétion

Cette tension vers l’universalité de l’Etat suppose une lutte civile interne en des termes économico-politiques, et non plus guerriers : il s’agit d’une lutte qui va s’engager entre l’aristocratie et la bourgeoisie. Ces deux conceptions de l’histoire de l’être de la nation, se donnent à comprendre comme une transformation des rapports de domination. La notion de sujet de la nation, et c’est ce qui pose problème, porte en soi la notion d’assujettissement et donc de domination. Le sujet est un terme qui porte en soi l’idée d’assujettissement, de soumission. C’est à toute la réflexion biopolitique du pouvoir par Foucault que nous renvoyons, les modalités de la domination variant, sans pour autant remettre en cause la notion de sujétion entendue comme soumission.

Le Moyen Age pour comprendre la modernité

C’est à partir du livre d’Alain de Libéra, L’invention du sujet moderne – qui est l’ensemble de ses cours professés au Collège de France pour l’année universitaire 2013-2014 – que nous tenterons une approche de cette question de la sujétion, même si la question de la nation n’est pas directement au cœur de sa réflexion. Entrer dans un livre philosophique par une question apparemment secondaire, peut parfois être un choix assez judicieux pour ressaisir ses différents niveaux de difficultés et y voir plus clair. C’est pourquoi nous ne développerons pas ici, dans le cadre de notre problématique la très longue analyse qu’il consacre au « sujet-agent », mais nous y renvoyons car ce moment est essentiel à la compréhension du fondement de ses propos. Le but premier d’Alain de Libéra est en effet de répondre à trois affirmations : la mort du sujet, la mort de l’homme et la fin de l’humanisme. Alain de Libéra reprend ainsi pour les examiner, les propos de Nietzsche, à savoir que l’invention du sujet est d’abord l’histoire d’une triple superstition dénoncée par ce dernier dans le §17 de Par-delà le bien et le mal : superstition de l’âme, superstition du « je » ou du « moi » et superstition du « sujet ». Il répond aussi à Foucault.

Fin de l’humanisme ?

Pour Foucault, et précisément dans L’archéologie du savoir, il s’agit de déraciner l’anthropologie de la question du sujet. Pour Foucault : « L’homme est une invention récente dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine ». Le terme d’invention provient donc du texte de Foucault. Mais de même que l’archéologie du sujet repense l’archéologie du savoir foucaldien, Alain de Libéra repense la notion d’invention. Etienne Balibar, dans son livre Citoyen sujet, rajoute que cette destruction de l’homme rejoint celle de Dieu – Dieu est mort écrira Nietzsche – et de l’humanisme. Pourquoi ? Parce que dans sa relation aux objets l’homme se fait sujet : « l’homme qui produit des objets ne cesse de se transformer comme sujet, en relation à ces objets qu’il pose, dans les pratiques du savoir. »  Le sujet fait ainsi surgir sa singularité par cette mise en relation avec le monde des objets. Le sujet induit une relation objectale au monde. Il ne semble pouvoir échapper à sa propre réduction objectale.

Mêlant références philosophiques et poésie, et parfois non sans un certain humour, Alain de Libéra va mettre en place un paradoxe qui explique la possibilité de l’insoumission  du sujet politique. C’est en rectifiant le concept d’humilité-humiliation, comme le posera Maître Eckhart que l’on parviendra à saisir que la véritable humilité est rapport direct avec Dieu, au-dessus du rapport avec les autres hommes. Ainsi l’humilité court-circuite-t-elle l’ordre hiérarchique fondé par la logique, à l’origine de la pensée du sujet. Comme l’écrit Alain de Libéra : « pour saisir le lien du politique et du psychologique, il faut revenir à l’aspect logique. La vision hiérarchique est d’abord logique : c’est une vision où il y a un supérieur et un inférieur, où aucun inférieur – sauf un –, n’est en relation avec le supérieur des supérieurs, mais doit pour se rapporter à Lui passer par un intermédiaire, qui lui est immédiatement supérieur : c’est cela une hiérarchie. »  Cela montre en même temps les limites du raisonnement d’Etienne Balibar, qui, parlant de sujet athée maintient entre le sujet et Dieu un rapport de subordination et au final restaure une hiérarchie, ce « sous-couvert de …» maintenant et raffermissant une bureaucratie rigide.

Bousculer la hiérarchie dionysienne 

Si Foucault affirme que cette question du sujet fit couler beaucoup de sang, encore faut-il comprendre à quoi il nous renvoie. Ce n’est pas seulement aux guerres de religion que cela renvoie, mais à ces « eckhartiens » , explique Alain de Libéra, qui seront brûlés ou noyés pour leurs propos qualifiés d’hérétiques, conséquence du refus de soumission à l’ordre ecclésiastique. Se tourner vers Dieu ne suffit pas, cependant pour se constituer en sujet. Le sujet qui apparaît au XIVe siècle n’a certes aucun intermédiaire entre lui et Dieu, mais ce rapport d’immédiateté n’implique aucune intériorisation dans cette conversion vers Dieu. C’est le concept d’humilité de Maître Eckart qui permet d’affiner le sens de cette immédiateté. L’homme n’a en effet aucune place déterminée, contrairement aux anges. Cet espace du sujet, Maître Eckart qui doit ce titre de Maître à son statut de théologien, le nomme « libre vacuité ». Ce que dit Alain de Libéra c’est qu’à bien lire Maître Eckart, c’est le concept d’humilité qui rend compte de ce rapport à Dieu du sujet. L’humilité ou humiliation n’est pas comme on pourrait s’y attendre, un moment de soumission. Si en logique, le général est placé en haut et le particulier en bas, cela explique une position du « sub-ject », « en dessous ». Il faut écouter la langue, rajoute Alain de Libéra, faisant ici écho aux propos de Heidegger sur le langage. Si les enjeux de la réflexion sont le refus d’une conception hiérarchique, on s’inscrit dans une autre logique et c’est tout l’ordre ecclésiastique qui se voit bousculé, c’est-à-dire l’ordre politique. On comprend mieux dès lors les accusations d’hérésie de la part d’un ordre ecclésiastique dont le pouvoir se voyait mis à mal.

Le lien de la soumission et du sujet ne va pas de soi. Le rapport à autrui, n’est nullement non plus réductible à un objet, si on se réfère par exemple à ce que Lévinas dira du visage :

« Quand le visage d’autrui s’élève face à moi, au-dessus de moi, ce n’est pas un apparaître que je puisse inclure dans l’enceinte de mes représentations mienne ; certes l’autre apparaît, son visage le fait apparaître, mais le visage n’est pas un spectacle, c’est une voix. Cette voix me dit : « Tu ne tueras pas ». « Chaque visage est un Sinaï qui interdit le meurtre. Et moi ? C’est en moi que le mouvement parti de l’autre achève sa trajectoire » : l’autre me constitue responsable, c’est-à-dire capable de répondre. »

Où voulons-nous en venir ? Peut-être à une autre compréhension du sujet de la nation. Le Moyen Age a ouvert, par la pensée de la conversion, au sens de se tourner vers, une nouvelle acception du sujet, nullement dominé mais capable d’ouvrir un espace critique de la « sujétion » à entendre comme refus de la hiérarchie. Le sujet n’est pas fatalement soumis.

A lire également sur nonfiction.fr :

– Notre dossier « La Nation dans tous ses États »

 

Maryse EMEL
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