Etat d’urgence

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Ne laissons pas à l’Etat la politique de nos émotions

Par Philippe Corcuff, Maître de conférences de sciences politiques, IEP de Lyon 1 décembre 2015 à 18:16

A travers l’état d’urgence, les politiques ont mis le doigt dans le recul des droits individuels et collectifs. Même une partie de la gauche radicale en appelle à l’autorité verticale et virile. Une alternative est-elle possible ?

Les émotions ont légitimement submergé nombre d’entre nous après l’horreur du 13 Novembre. Par-delà les prévisibles récupérations islamophobes dans le sillage de l’extrême droitisation en cours, le plus remarquable a résidé dans l’empathie mélancolique, les larmes de dignité devant les victimes, la conscience de nos fragilités communes, le souci des autres comme modalité du souci de soi, la réévaluation des sociabilités de bistrot, musicales ou footballistiques comme de petits bonheurs contribuant à donner un sens à nos vies quotidiennes… Nos émotions ont nourri une politique de l’ordinaire, qui n’a pas souvent été thématisée comme telle mais qui a plus de portée pour l’avenir de la cité que les pantalonnades politiciennes. Dans ces tâtonnements, sentiments et raison n’ont pas été opposés. Les approches féministes du care avaient déjà pointé les hybridations du sensible et de l’intelligible contre la figure d’une froide Raison instrumentale et hautaine.

L’étatisme a immédiatement affirmé sa logique d’emprise sur nos émotions. La peur a été privilégiée sous un angle ultrasécuritaire. L’Etat-nation a mis en scène sa puissance guerrière et répressive dans une injonction unanimiste peu soucieuse de la préservation des capacités de dissensus indispensables à un esprit démocratique. Sous l’égide de l’union nationale, on a donné une quasi-exclusivité aux fils nationaux qui participent à la constitution de nos identités plurielles en marginalisant nos sentiments d’humanité et nos ouvertures cosmopolites. Le couple mortifère civilisation-barbarie, dont Claude Lévi-Strauss a souligné dans Race et Histoire (1952) les relents racistes, a extériorisé fantasmatiquement les maux que nous avons à combattre, en faisant croire à l’autoroute militaire d’une destruction totale sous l’égide du chef.

Les erreurs de la politique américaine après le 11 Septembre 2001, avec ses conséquences en termes d’augmentation des dangers meurtriers pour l’avenir, ont été reconduites. On peut d’ailleurs se demander rétrospectivement si le PS aurait eu le courage politique ponctuel de Chirac-Villepin s’il avait été au pouvoir.

La publication récente d’un dialogue entre l’historien français Patrick Boucheron et le chercheur américain Corey Robin, présenté par Renaud Payre, l’Exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion (Presses universitaires de Lyon), éclaire cette actualité. Robin met bien en évidence au cœur de l’arsenal «antiterroriste» post-11 Septembre «l’exercice d’une politique de la peur» par l’Etat américain. Boucheron rappelle que le «ayez peur, nous ferons le reste» relevait pourtant historiquement de gouvernants de régimes autoritaires. A travers un état d’urgence élargissant les zones d’arbitraire, les professionnels de la politique et les technocrates qui dominent nos Etats de droit oligarchiques appelés indument «démocraties» ont ainsi mis le doigt dans le recul des droits individuels et collectifs propres aux acquis minimaux du libéralisme politique. Déjà l’activité policière déborde le combat contre le jihadisme avec notamment la criminalisation du mouvement social autour de la COP 21. On est fort loin de l’auto-organisation démocratique de la société contre les menaces des fondamentalismes islamistes. François Hollande fait mine de prendre des accents gaulliens, mais c’est plutôt une hybridation falote de Guy Mollet et de George W. Bush qui se profile. Et pourtant députés et sénateurs du Front de gauche ne se sont pas opposés à cette mascarade !

Dans diverses interventions sur Internet et dans les réseaux sociaux de secteurs autoproclamés «révolutionnaires», on a, par contre, pris de haut les émotions ordinaires, en moquant un prétendu «apolitisme émotionnel» ou «compassionnel», bien sûr «manipulé par les médias», et cela au nom de considérations dites de «haute politique» (contre l’Impérialisme, le Capital, l’Etat, etc.). C’est un étonnement renouvelé de voir certains «auto-émancipateurs des opprimés» semi-professionnels juger ceux-ci avec arrogance comme enfermés dans la caverne émotionnelle dans l’attente qu’ils les prennent par la main pour les conduire vers les Lumières de la Révolution… Et un virilisme machiste affleure fréquemment : implicitement on n’est en général pas loin d’une «politique qui a des couilles» contre une «sensiblerie de femmelettes».

Les gauches de l’émancipation ont largement laissé le terrain d’une politique raisonnée de nos émotions à ses usages étatistes, sans ne guère chercher de voies alternatives partant des germes semés dans les réactions post-attentats en fabriquant des résistances civiles avec ceux qui se sont sentis touchés. Un apprenti «philosophe-roi» comme Frédéric Lordon, intronisé principal penseur de la gauche radicale par le Monde diplomatique, a même mis préalablement des bâtons à prétention théorique dans les roues de cette possibilité. Dans son dernier ouvrage Imperium (la Fabrique) paru en septembre, il pose, dans un système philosophique fermé et définitif surplombant les expériences populaires, que le vertical et l’homogène ne peuvent que dominer l’horizontal et la pluralité en politique ; les deux meilleures formes historiques en étant l’Etat et la Nation. Bref un nouvel appui de gauche au néoconservatisme ambiant !

A l’inverse, Corey Robin souligne d’autres cheminements possibles, avec l’exemple du mouvement populaire contre la politique sécuritaire de l’Etat américain du Black Lives Matter («les vies noires comptent»), en tant que «contre-politique de la peur» branchée sur des raisons sensibles. En ce sens, la sauvegarde de nos idéaux démocratiques passe peut-être par leur radicalisation libertaire et auto-émancipatrice, dans l’horizon du double autogouvernement de soi et des collectivités humaines. Des convergences entre une «génération Bataclan» organisée politiquement et d’autres mouvements sociaux nés de sentiments de respect solidaire, comme les marcheuses pour la dignité et contre le racisme du 31 octobre, ne pourraient-elles pas alors être recherchées afin de renouveler profondément l’affligeante politique contemporaine ?

Dernier ouvrage : Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, Ed. du Monde libertaire, 2015.

Philippe Corcuff Maître de conférences de sciences politiques, IEP de Lyon

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