Thomas Bernhard | Sur le terreau politique le plus abject

dissémination de décembre 2015 : l’état d’urgence


C’est en toute logique que s’accroissent les doutes au sujet de l’attention portée aux choses, y compris s’agissant du pays de mes parents, l’Autriche, autant aimée que détestée. Ce qui, pour eux, a encore pu être leur pays, un lien perpétuel fait de bonheur et d’effroi, m’est devenu un séjour historique auquel je me suis plus ou moins accoutumé, une proximité aimée et détestée, de patrie il ne saurait être question, aucune des conditions nécessaires à cette fin n’est remplie en ce qui me concerne. Mais le fait est que c’est ici, sur ce sol autrichien, que je me trouve plus souvent qu’ailleurs, et que je suis relié à ce paysage autrichien, je m’en rends compte chaque fois que je m’absente très loin et très longtemps. J’éprouve alors, où que je sois, et sans doute de façon encore plus intense si je suis à l’autre bout du monde, le besoin impérieux de revenir, mais chaque fois ma déception est immense. Ce n’est plus le pays et surtout pas l’État devant lesquels la raison et l’esprit, le cœur et le sentiment se sont humiliés jusqu’au désespoir, ce à quoi on assiste aujourd’hui est un défigurement éhonté de l’art et de la nature, une violation grossière de l’histoire. L’époque est toujours affreuse, et la vie ou l’existence est toujours une vie ou une existence affreuse, qu’il faut affronter, braver, traverser jusqu’au bout, mais l’époque actuelle est pour moi la plus repoussante, la plus impitoyable que le monde ait jamais expérimentée, et l’Autriche la France en constitue à tout instant la preuve la plus éclatante. Se réveiller en Autriche France revient à entrer dans une atmosphère étouffante faite d’hostilité aux choses intellectuelles et d’insensibilité grossière, de stupidité et de vilenie. Être obligé de voir comment cet affairement primitif détruit la surface du pays (l’Autriche la France), et comment le pays est corrompu en profondeur par ce même affairement (de ceux qui y détiennent le pouvoir) — cela ne peut que provoquer l’effroi. Les gouvernements que nous avons eus au cours des dernières décennies étaient prêts à tous les crimes contre cette Autriche France, et d’ailleurs ils ont commis à l’encontre de cette Autriche France tous les crimes imaginables, ils ont mis à profit la somnolence caractéristique de ce peuple pour faire de la bassesse et de la brutalité leur seul art, un art qu’ils maîtrisent, qu’ils admirent et pour lequel ils éprouvent une véritable passion. L’Autrichien Le Français s’accommode de tout, car sinon il dépérit, à moins qu’il n’ait dépéri depuis longtemps pour s’être accommodé de tout. C’est un peuple de rêveurs, de dilettantes de l’existence, faciles à mystifier et à abuser. Les petits-bourgeois brutaux et sans scrupule, qui au cours des décennies écoulées ont aisément gravi l’échelle de l’hypocrisie dans ce pays, jusqu’à investir le Parlement et la Chancellerie l’Elysée et tous les palais du pouvoir, ont eu la partie facile avec ce peuple. Le Parlement de l’Autriche la France d’aujourd’hui est un champ de foire clinquant, dispendieux et terriblement dangereux, établi sur le terreau politique le plus abject, tandis que le gouvernement n’est, de même, qu’une charlatanerie tout aussi ruineuse. Lorsque le grand rideau de l’État l’état d’urgence se lève, nous n’assistons, chaque jour qui passe en Autriche France, qu’à un spectacle de marionnettes. Et si nous regardons de plus près nous voyons ce que nous avons toujours vu : les marionnettes sont le peuple, faible d’esprit et incorrigible, tandis que ceux qui les manipulent (ceux qui tirent les ficelles) sont les gouvernants, qui se jouent de la bêtise du peuple.

source : http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article3249

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