En finir avec les préjugés sur l’Islam.

Dossier- En finir avec les préjugés sur l’Islam.

Couverture ouvrage
Paroles armées
Éditeur : Lemieux Éditeur
264 pages / 14 € sur
Résumé : Contre la propagande redoutablement efficace de l’EI, en appeler au peuple et lui redonner la parole pour lui permettre de prendre parti.

Pour mieux comprendre ce qui motive et explique la propagande et les actions terroristes, lire Philippe-Joseph Salazar qui a écrit en 2015 Paroles armées, comprendre et combattre le terrorisme s’impose. Il établit tout au long de son analyse l’origine d’un impossible dialogue avec le Califat du fait d’une conception du pouvoir politique et d’une argumentation logique et rhétorique radicalement opposées à tout système politique fondé sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

C’est en 2014 qu’à la Mosquée de Mossoul, l’imam Ibrahim remet au goût du jour le Califat. A partir du prêche et d’une évocation du sacré, sans grand renfort de gestes, mais à l’aide d’une diction claire et éloquente, il fait advenir le Califat. La parole se fait performative, c’est-à-dire qu’elle institue non seulement l’imam dans son rôle de calife, de Commandeur des croyants, mais qu’elle fait aussi passer à l’existence le Califat. Notons au passage, comme l’écrit Philippe-Joseph Salazar, que la République de 1789 a été elle-aussi proclamée selon le même mode performatif au Jeu de Paume. La proclamation n’est donc pas propre au Califat.

Force des mots

Cela montre la force des mots. Les actes terroristes vont très vite apparaître au cours de la lecture du livre de Philippe-Joseph Salazar comme dépendant d’une guerre de mots. En d’autres termes, il explique en quoi ce sont les mots qui poussent à l’action et pourquoi il est temps que la France prenne une décision face à ce qu’il appelle une « langue parasitaire » dont le but est de brouiller les codes sociaux d’appartenance et la réflexion. Ainsi laisser s’implanter les mots du Coran, c’est renoncer aux codes de la République.

Cela commence avec le mot « terrorisme ». Si Ben Laden prônait le terrorisme afin de faire ouvrir les yeux, le terrorisme du califat a le souci de la conquête des territoires des incroyants afin de les ramener vers Dieu. Les ennemis, ce sont ceux qu’il qualifie de non-croyants, c’est-à-dire ceux qui sont extérieurs à la Mosquée où il se tient. Ce sont tous ceux qui idolâtrent la culture consumériste occidentale, et plus profondément, ce sont les régimes politiques qui ont pour fondement la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Pour le calife, les Droits de l’homme ne sont en fait qu’idolâtrie de l’homme. Le fait de « dire » institue l’existence de la chose nommée, or si le Califat est un appel à l’obéissance des sujets, il contredit symétriquement le droit à la désobéissance civile inscrit dans les constitutions républicaines – comme contrepartie nécessaire pour éviter la dérive despotique, comme l’ont souligné à maintes reprises les philosophies des Lumières. Alors ne pas opposer cette norme démocratique de désobéissance, c’est donner libre cours au principe théologique d’obéissance qui légitime l’action terroriste. C’est pourquoi l’auteur en appelle à une réinscription des codes du Califat dans la norme de nos codes afin de se réapproprier le pouvoir.

En effet le territoire du Califat, c’est d’abord un territoire de mots. Dès lors la notion de martyr n’a pas le même sens que dans le christianisme. Pour les chrétiens, le martyr est une victime de la persécution, alors que le « djihadiste », agissant pour la propagation de la foi, ne craint pas de rechercher positivement la mort – la sienne, et celle des autres. Les récentes opérations kamikazes montrent une totale indifférence à la mort, le martyr étant récompensé dans l’au-delà.

Pouvoir de l’analogie

Comment en arrive-t-on là ?  L’explication tient à un usage différent de la logique. L’opposition aristotélicienne reprise par Thomas d’Aquin entre la lettre et l’esprit de la loi – qui rend pensable l’idée d’interprétation d’un texte – a pêu à voir avec l’usage  de la tradition coranique ou de la tradition des hadiths des compagnons de Mahomet : la logique juridique de l’islam se déploie autour du principe central de tradition. Cette tradition explique alors l’institution du raisonnement par analogie dans l’argumentation musulmane pour distinguer entre le licite et l’illicite. Une analogie a un pouvoir imagé, et dans ce cas précis, elle établit un rapport entre une parabole du Coran et une question présente d’ordre juridique. Toute analogie ramène l’inconnu au connu, ce qui implique sa dimension concrète, libérée de toute expression de soi.

Le Dieu numérique

Il y a aussi de la part de l’Etat des contresens fâcheux. Ainsi s’égare-t-on à propos du numérique. Il n’y a aucune neutralité de la technique, engagée qu’elle est au côtés d’une conception matérialiste de la vie, privée de Dieu. cela implique un faible engagement du Califat de ce côté de la propagande. Proclamer la mort de dieu aurait pu engager le combat contre les terroristes sur d’autres axes. On préfère au contraire s’appuyer sur Internet. A ce propos la campagne « Stop djihadisme », sur Internet, est un complet fiasco : d’abord et surtout parce que les codes de langage et les images qui sont adressés aux jeunes ne sont pas clairs. On parle une « langue déglinguée » explique  Philippe-Joseph Salazar, alors qu’il faudrait tenir un discours noble comme celui du calife. Autre erreur, il est écrit interdit aux moins de 12 ans. Mais le moins de 12 ans va-t-il vraiment s’abstenir de regarder ?  Et s’il regarde, il va se trouver face à une image d’égorgement déjà insupportable pour les adultes. Qui est égorgé ? Là encore l’image est imprécise. Une chose est sûre, ce n’est pas un syrien, alors qu’on ne cesse de dire pendant tout le clip que la vraie victime c’est le peuple syrien. Ambiguïté que le jeune ressaisira sans nécessairement la nommer.  L’esthétisation de l’image est une autre erreur. Comme l’écrit Philippe-Joseph Salazar « un tel clip est la guerre poursuivie par d’autres moyens, pas un nominé pour un César  ».

L’erreur principale est de croire au pouvoir du virtuel. Pendant ce temps les recrutements ont lieu réellement. On sait que ces derniers ont lieu en-dehors des réseaux sociaux. Les vidéos ne sont rien d’autres que de la propagande à des fins d’égarement. Il faut reconnaître dès lors une totale erreur de communication. Nous jouons sur la prévention alors que le Califat joue sur l’héroïsme. Nous en restons aux moyens, ces « mécaniques victoires » aurait dit Montaigne , le Califat se donne des fins.

Le mythe du dialogue

Nos gouvernants, à être trop formés « techniquement » et éloignés des humanités, ont perdu de vue le pouvoir de la persuasion, si bien définie par les Athéniens. Depuis bientôt un siècle, ils prônent le dialogue, alors qu’ils bombardent à tout va et se justifient ensuite moralement auprès des victimes. « En politique intérieure le dialogue est devenu la quatrième valeur de la République » , cherchant ainsi à justifier liberté, égalité et fraternité. Il faut retrouver au contraire le sens de l’Appel écrit l’auteur. La dernière fois qu’il y eut un appel, ce fut celui du 18 juin 1940. Depuis, rien. Or l’appel est un appel à prendre ses responsabilités, à suivre le chemin annoncé. Seul le Califat a fait un Appel. Seul le Califat a fait une proclamation au peuple, une harangue militaire et un grand sermon sur le destin supérieur de l’homme. Pendant ce temps, la France qui a tout oublié de Bossuet en restait à bricoler « des dialogues ».

C’est quoi la terreur ?

Le droit français a une étrange définition de la terreur : « Constituent des actes de terrorisme, lorsqu’elles sont intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, les infractions suivantes  ». La terreur est définie par des actes de terrorisme…ce qui est insuffisant compte-tenu de la circularité de la définition. Il y a alors nécessité de retourner aux sources romaines du droit pour mieux comprendre. Et ce qu’on y lit est stupéfiant : la terreur est ce qui permet à un magistrat de tenir un criminel en respect en lui inspirant une peur salutaire. Au départ, c’est donc le droit qui est terroriste, explique Philippe-Joseph Salazar . Ne faut-il pas changer de mot ?

Cesser de croire que les djihadistes sont des idiots

Le Califat sait très bien que les vidéos envoyées sur le net sont censurées. C’est par des recherches personnelles et studieuses que l’on devient bien souvent djihadiste. Cependant si ces vidéos sont mises sur le net, c’est à des fins esthétiques. Bien souvent l’arabe de ces vidéos n’est pas compris. Il joue alors sur les sensations du public, pour le conduire simultabément à « entendre, percevoir » et à « obéir » : sans comprendre l’arabe, l’esthétique peut conduire à obéir. C’est tout le pouvoir de l’image et du son : arrêt sur image et stupéfaction devant l’exotisme des arabesques et de la calligraphie, oreille prêtée au chant choral de la légion califale, au lyrisme certain. La seule arme qui nous reste est de commenter dans les classes cette séduction esthétique, pour la désamorcer, conclut Philippe-Joseph Salazar.

Une autre anthropologie

Que ce soit par l’uniforme noir et sable, qui virilise le corps du soldat du Califat, ou par le visage masqué, laissant juste apparaître un regard jouant sur la séduction, la mise en valeur du corps est une réponse aux stratégies militaires occidentales d’évitement du face-à-face avec les corps des adversaires, au moyen des tirs aériens, des drones, de la guerre « hygiéniste ». Mais ce n’est pas que cela. Il y a une dimension sacrificielle dans les actes d’égorgement ou de décapitation qui mettent en scène une véritable liturgie, renvoyant à une pensée pré-logique.

Il y a deux visions du corps opposées, de la même façon qu’il y a deux conceptions de la libre volonté des femmes qui n’ont rien à voir. La question ne se limite pas au voile, loin de là. La femme qui émigre pour revenir en terre d’Islam n’a aucun compte à rendre à la parentèle, de la même façon qu’elle peut perdre son enfant qui, appartenant à la communauté, sera enterré selon les rites. Cette décision d’être esclave de Dieu étant la sienne, elle est présentée comme acte libre de sa volonté. Une idée de la liberté des femmes qui ne relève par conséquent d’aucun modèle féministe occidental.

De mauvaises réponses

Discours médicalisé visant à établir une pathologie, analyse des cursus de radicalisation, sociologisme concentré sur la pauvreté : aucune de ces explications ne permet de comprendre et d’agir sur la situation. Il faut d’abord admettre qu’il s’agit de conversion, du fait de classes sociales instruites et nullement une radicalisation des classes pauvres.
Les vidéos montrées abruptement par les médias suppriment toute discussion. Argument d’autorité qui nous réduit au silence. Le Califat est mis à résidence sur une carte de la folie par notre communauté de discours. On pense ainsi le contrôler. Les médias commentent les images comme une police de vérité. Ainsi ne cessent-elles d’alimenter le désir du Califat de nous servir en images.

Qui doit dire non ?

Les réponses politiques sont insuffisantes et manipulables. Il faut admettre que le Califat est une forme nouvelle du politique. C’est pourquoi la conclusion du livre de Philippe-Joseph Salazar est de redonner la parole au peuple, car le Califat, on l’a vu, le fait. Un peuple qui doit prendre parti, un peuple partisan qui ne doit pas être exclu du politique. Pourquoi ? « Le Califat est une forme d’hostilité radicale parce qu’il ne joue ni le jeu conventionnel des formes politiques, ni le jeu formel de la guerre, ni le jeu des droits humains » . Il a institué une distance entre nous et lui : au tort radical qu’il voit institué par ses ennemis contre lui, il oppose une logique radicalement différente.

Rappelons-nous du chant du Partisan. Faisons entendre notre voix….

Maryse Emel
[vendredi 23 octobre 2015 – 13:00]

Pourquoi un dossier sur l’Islam ?
Il y a tout un imaginaire qui traverse la perception des mots de l’Islam. Avant toute réflexion, il convient de définir convenablement ces mots, sous peine de fermer et rendre impossible tout dialogue.

Imagination, maîtresse d’erreur écrivait Pascal. Djihad, Charia…autant de termes qui ressemblent à des poignards que l’on brandit pour rendre impossible la réflexion. Il est grand temps de prendre le temps de comprendre pour faire montre de raison dans un monde où la déraison l’emporte sur la réflexion.
Il y a les représentations que l’on se fait et qui n’ont d’autres fonctions que de conforter nos peurs, et de les guérir par le jeu du bouc-émissaire. Olivier Roy dénonce l’insensé de ces représentations-clichés, dans un article, « La peur de ces communautés qui n’existent pas »  . On a beaucoup parlé de Houellbecq qui ne se retient plus de ses craintes qui font obstacle à la pensée. Il imaginait un Président musulman…Parlons de 2084 de Boualem Sansal. En lisant les critiques consensuelles de ce livre, je me pose la question de la valeur du jugement de ces journalistes qui célèbrent au lieu de réfléchir. Il y a le risque d’entretenir une totale incompréhension de l’Islam et de tout confondre, si on en reste à la signification qui se veut prophétique de ce livre. Etre visionnaire tel est le cas par exemple de Gao Xingjian (né en 1940), prix Nobel de Littérature, qui a recours à plusieurs reprises à la notion de « troisième œil ». Dans La raison d’être de la littérature (2000), il assimile le troisième œil à un regard distancié, « un regard le plus neutre possible » que l’écrivain porte sur lui-même et sur ses personnages et qui le place au-dessus d’eux : « C’est dans cette observation distanciée que se dissimule la poésie »  Gao Xingjian, La Raison d’être de la littérature, discours…. Dans Pour une autre esthétique (2001), le « troisième œil » permet à « l’artiste » de « dépasser (son) narcissisme » et ce qu’il nomme « l’artisanat ». L’artiste observe alors « l’œuvre d’un regard froid qui met en cause son travail »  

 

Qu’en est-il de Boualem Sansal ? Est-il visionnaire ? Pas au sens de Gao Xingjian. Rimbaud écrivait : «Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. » Il n’est pas voyant en ce sens-là non plus. D’abord il cède à un effet de mode, ce thème ayant des liens non négligeables avec l’actualité immédiate et surtout des peurs collectives.La fiction est justement cette forme de langage qui est totalement libre de toute obligation de dire le vrai à l’inverse de la science. On peut dès lors s’interroger sur ce qui contribue à voir dans ce livre un message messianique. La fiction ici s’appuie sur une mimesis du discours scientifique, ce que l’auteur appelle une certaine froideur. Discours rationnel qui cautionne indirectement dans l’esprit du lecteur une certaine croyance au vrai et supprime les effets de la fiction. Elle contribue à développer également de nombreux clichés, sur la banlieue par exemple, dont elle ne sort pas de la représentation, ou encore sur l’imaginaire de l’Islam. D’où des mots très proches du réel – ainsi en va-t-il de « Yolah » – qui jouent sur les sonorités.
« 1984 » et son « Big Brother » ne sont pas uniquement la critique du nazisme ou du communisme. Cette inégalable mise en garde vaut encore pour notre époque où la propagande et la mise sous coupe réglée des individus n’est pas l’apanage des seules dictatures. Boualem Sansal conforte surtout l’Europe et l’Occident de leur supériorité. Quant aux critiques de ce livre, ils jouent sur les thèmes classiques de la « solitude » de l’auteur dans son pays, sur les menaces qui pèsent sur lui… Ecrire devient dès lors une bravoure mais pas une bravoure littéraire.
Alain Roussillon a longtemps travaillé sur ces représentations .

Tout comme les « musulmans », sous diverses dénominations plus ou moins polémiques – Maures, Sarrasins, Turcs, Arabes, et aujourd’hui immigrés, islamistes, voire terroristes –, ont habité sans discontinuer, depuis le Moyen Âge, l’imaginaire et les représentations des sociétés du Nord de la Méditerranée et continuent de le faire, les « Occidentaux » – Roums, Francs, infidèles, croisés, colonialistes, etc. –, continuent de travailler l’imaginaire et les représentations des sociétés de leur Sud.
C’est à partir de ce constat que l’on pourrait qualifier d’anecdotique, qu’il m’est apparu urgent de faire le point sur l’Islam. Il y a un réel décalage entre le travail des universitaires et la transmission au public. Comment penser si on ne cesse de vous brandir le flambeau de la peur en amalgamant tout ? Comment concevoir un « bien commun » si une partie de la nation est rejetée au nom d’un mot que l’on ne définit jamais ?
Ce dossier commencera donc, et ce sera la conclusion de ce préambule par un glossaire, qui permettra par la suite de clarifier l’analyse.

A propos de quelques mots 
Littéralement, le terme Ijtihâd signifie « l’effort ». Au fil du temps, il prit le sens particulier « d’effort de réflexion ». Selon la doctrine classique de la théorie du droit islamique, Ijtihâd signifie se contraindre à se forger une opinion (dhann) dans un procès (qadiyya) ou comme règle (hukm) de droit. Pour le philosophe indien Mohammed Iqbal (1877-1938), l’Ijtihâd « signifie s’efforcer en vue de formuler un jugement indépendant sur une question légale ».
Il s’agit donc d’un effort d’interprétation de la Shari’a (de réflexion et de recherches) effectué par un juriste musulman qualifié (faqîh, ouléma) soit pour extraire une loi ou une prescription de sources scripturaires peu explicites, soit pour formuler un avis juridique circonstancié en l’absence de textes de référence dans les sources de la loi musulmane (Le Coran et les Hadiths). Ce principe se place en général après les deux sources scripturaires incontournables, le Coran et la Sunnâ (Hadiths), mais se trouve surtout à la base du qiyas (raisonnement analogique) et du consensus (ijmâ’).

fatwâ : Avis juridique, verdict religieux qui n’engage que le savant jurisconsulte qui le prononce. Les personnes habilitées à donner des fatâwâ sont les muftis. Contrairement aux idées reçues, une fatwâ n’est donc pas synonyme de condamnation…

Chari’â (الـشَّـرِيعَـة) :

Littéralement « chemin menant à la source », devient dans le contexte religieux « chemin pour respecter la loi ». Nom collectif des lois de l’Islam, y compris tous les systèmes jurisprudentiels, éthiques, liturgiques et religieux. La chari’â ou loi islamique est l’ensemble des normes de droits privé et de droit public qui constituent l’ordre moral et social de la communauté musulmane. Cet ordonnancement normatif tire sa source, en premier lieu, du saint Coran et en second lieu de la Sunna (tradition du prophète ç). La Chari’â intègre donc le Fîqh (jurisprudence), Usûl ud-din (théologie), ainsi que la « voie mystique » (tasawwuf).

Quelques mots sur lesquels les prochains articles reviendront.
Il est temps que les rumeurs cessent.

Maryse EMEL

Mohamed Bajrafil

Islam de France, l’an I

Il est temps d’entrer dans le XXIe siècle

152 pages, 16 euros

24 septembre 2015

 

 

 

 

 

REVUE DE PRESSE

Nonfiction.fr, 9 novembre 2015

Petit précis de vocabulaire

par Maryse Emel

 

Il est imam et tient à clarifier les termes, d’abord pour ses coreligionnaires. Mais « ce livre veut être un appel à la réconciliation des consciences et des cœurs ». A propos de la France, il rajoute : « Ce pays pourrait sombrer, si nous ne bougeons pas, dans des conflits communautaires et civils. » L’Islam a toujours su s’adapter au pays d’accueil. « L’Islam de France » c’est cette volonté de poursuivre la même démarche en France.

Les musulmans ont figé leur représentation de la France dans un passé immuable sans en voir les changements, de la même façon que Houellebecq par un« manque aussi bien de lucidité que d’imagination »et  avec « ce goût si prononcé chez lui de la répétition sempiternelle de la même médiocrité »  en est l’illustration inverse pour ceux qui caricaturent les musulmans. Son roman Soumission en témoigne.
Pour Mohamed Bajrafil, chargé de cours à Paris12 et imam à Ivry-sur-Seine, il faut d’abord s’instruire sur le Coran et l’Islam avant de se laisser aller à des jugements hâtifs. S’appuyant sur des ouvrages savants, le Coran, les Hadiths ou l’analogie, il tente de clarifier les termes du débat pour parvenir à un consensus sur les ambitions de l’Islam. C’est un humanisme croyant fondé en droit qu’il désire présenter afin de sortir des préjugés et de sa violence consécutive.

Les techniques de désinformation se sont toujours appuyées sur les peurs collectives et la manipulation du sens des mots. C’est d’autant plus facile avec la langue du Coran qu’elle est  peu connue et surtout  souvent incomprise des non musulmans mais aussi des musulmans. Toute traduction en effet suppose un écart vis-à-vis de la lettre du texte. Coller au mot à mot c’est se risquer au contresens qui peut avoir parfois des conséquences fâcheuses. C’est ainsi que par exemple, le « muslim » dans la langue arabe, mot repris littéralement en anglais, c’est-à-dire le « bon croyant », est « celui dont la main et la langue sont en paix avec les gens » .
Le Prophète Mohamed est là pour accomplir l’Islam. Cela signifie d’abord, le transmettre et non l’imposer . Imposer par la force serait contradictoire. Il vient aussi parfaire ce qui est déjà là. Là encore, il faut être attentif. Nul immobilisme. Il ne s’agit pas de figer les choses. Seul Dieu, comme il est Dieu connaît la perfection. L’homme ne peut qu’en approcher. Sa compréhension du Coran n’est pas absolue. D’où la nécessité de débattre encore et toujours sous peine de sombrer dans l’idolâtrie. Ainsi faut-il viser la perfection jamais vraiment atteinte. (…)

Se pose dès lors la question de l’application politique du Coran. Cela s’appelle le califat. La question  du sens du califat, institution combattue par Ali Abderraziq dans son ouvrage L’Islam et les fondements du pouvoir en 1925, ce qui lui valut sa disgrâce par l’Etat égyptien, est une question d’actualité au vu de l’Etat islamique . Le califat connut trois périodes : les Omeyyades (661-750), les Abbassides (750-1258), les Ottomans (1259-1924). C’est la mort de l’Empire ottoman quand Mustapha Kemal qui deviendra Atatürk, abolit le califat. Aujourd’hui certains souhaitent le retour du califat, ce qui est selon Mohamed Bajrafil insensé : « il n’est pas théologiquement, historiquement, logiquement possible d’affirmer que le califat est un pouvoir universel et atemporel. ». Et de rajouter : « il est impossible  de ne pas dire qu’il vaut mieux vivre en France que dans le soi-disant Califat du prétendu Etat islamique » .
Le califat est-il un choix politique inscrit dans le Coran ? Il n’y a en fait aucun choix politique dans le Coran. C’est pourquoi à sa mort le prophète ne laissa aucune consigne à propos de sa succession. Aux Croyants de lire et comprendre.

Pour vivre en harmonie les hommes doivent donc dégager les règles de vie ensemble à partir de la lecture du Coran. A partir du 8e siècle deux attitudes se dégagent : une attitude rationaliste qui cherche à comprendre le texte et une attitude athariste ou traditionnaliste qui compile les textes considérant qu’il suffit de lire pour répondre aux questions que l’on se pose, et précisément les questions juridiques. Cela donne naissance à quatre écoles de droit, circonscrites géographiquement, qui, malgré leurs divergences, vont établir les quatre sources du droit et de ses normes : le Coran, la Sunna (ensemble des hadiths), le consensus et l’analogie. L’analogie pour être valide dépend du Coran et de la Sunna. En revanche le consensus pose le problème de la vérité et de l’incertitude qui découlent du débat. Il y a trois types de consensus. Les deux premiers relèvent d’un consensus unanime : celui des savants de la communauté musulmane qui se sont mis d’accord sur un point particulier du droit, celui de toute la communauté musulmane. Le dernier est moins évident : il y a consensus quand la majorité des savants musulmans tombent d’accord à un moment donné. C’est le consensus le plus dogmatique qui met fin au débat.
L’Islam de France c’est s’adapter sans se perdre. Il n’y a pas d’Islam universel. Il appartient à ici et maintenant.