De l’arabophobie à l’islamophobie

http://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/VIDAL/10510

Rien de nouveau sous le soleil

De l’arabophobie à l’islamophobie

par Dominique Vidal, novembre 2003

« La France, qui a accordé la première droit de cité à Israël, se doit de prendre, le moment venu, la même initiative pour l’islam », lance l’orientaliste Louis Massignon en 1926, lors de l’inauguration de la Grande Mosquée. Il ne sera, hélas, guère entendu, comme le confirme l’histoire du Paris arabe, que retrace un livre superbe paru à La Découverte (1).

Foisonnant d’images plus étonnantes les unes que les autres (photographies, affiches, cartes postales, couvertures de livres et de journaux, coupures de presse), cet album fait revivre l’Orient des fantasmes, celui des films, des cafés maures et des Expositions coloniales. Mais il évoque aussi l’autre Orient, bien réel celui-là, qui a noms colonisation et immigration, discrimination et exclusion.

Présents dans la capitale dès le début du XIXe siècle, les Nord-Africains arrivent en masse avec les deux guerres mondiales : ils sont 100 000 après la première, 1 million suite à la seconde. Main-d’oeuvre et chair à canon, les Maghrébins n’en resteront pas moins des étrangers. Exploités, surveillés, diffamés.

« L’Arabe est, très exactement, le voleur qui attend au coin de la rue le passant attardé, le matraque et lui vole sa montre », écrit L’Aurore en 1954. « Boul’Mich ? tu parles ! Bougnoule Mich’oui », fait dire Léo Malet à un de ses personnages en 1957. « Ces bics ! Y se croyaient tout permis », lance Auguste Le Breton en 1953. Un racisme ordinaire, qui deviendra extraordinaire durant la guerre d’Algérie, avec une apogée sanglante le 17 octobre 1961.

Quatre décennies plus tard, la France vit à l’heure de la querelle du voile. Celle-ci ne saurait cependant devenir l’arbre qui cache la forêt : une poussée d’islamophobie. Héritières de la mentalité coloniale, les croisades d’un Michel Houellebecq ou d’une Oriana Fallacci ne mériteraient que le mépris si elles n’alimentaient une spirale de violences contre des mosquées, des boucheries hallal et, plus grave encore, des personnes. Sans oublier les humiliations quotidiennes…

Ces faits et bien d’autres, le petit livre de Vincent Geisser (2) ne se contente pas de les relater : il s’efforce, le plus souvent de manière convaincante, d’en analyser les causes et d’en pointer les responsables. D’abord ceux qu’il appelle les « hérauts républicains », Alain Finkielkraut en tête (3), dont la laïcité sourcilleuse fait bon ménage avec les pires stéréotypes. Puis les médias, qui mettent en scène une « menace musulmane » incarnée par certains leaders qu’ils diabolisent (4), tandis qu’ils en encensent d’autres. Viennent ensuite les « experts de la peur », tel Alexandre Del Valle, dont l’auteur décortique l’étrange métamorphose. Dernière catégorie : les musulmans… islamophobes, sous couvert d’« islamistophobie ».

En titrant sur la « nouvelle islamophobie », Geisser renvoie sans nul doute à la « nouvelle judéophobie » de Pierre-André Taguieff. Ce rapprochement ne manque pas d’intérêt : si l’une et l’autre suscitent des agressions de plus en plus nombreuses, la première se présente, en France, comme un courant de masse, tandis que la seconde recule sur la longue période (5). Raison de plus pour combattre l’islamophobie avec autant de vigueur que l’antisémitisme. Car, comme le disait l’appel des intellectuels arabes du printemps 2002, « ne nous trompons pas de combat. L’insulte contre un juif ou un Arabe, c’est la même (6) ».

Dominique Vidal.

Dominique Vidal

Journaliste et historien, coauteur avec Alain Gresh de l’ouvrage Les 100 Clés du Proche-Orient, Fayard, Paris, 2011.

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