Lire Etienne Balibar : de la violence dans la cité

      Le Quotidien d’Oran
      Dimanche 16 février 2014
        Propos recueillis par Omar Merzoug

Entretien avec Etienne Balibar
De la violence dans la cité

S’interroger sur les rapports de la violence et de la civilité,
c’est, d’abord, se demander ce qu’il en est de la politique
et de son autre scène, c’est, ensuite, ordonner les formes de cruauté
en des lieux pensables et, enfin, esquisser des procédures de civilité
qui laissent ouvert l’horizon d’une possible antiviolence.

La parution de son essai
 «Violence et civilité» (éd.
 Galilée) fournit l'occasion
 de rencontrer ce philosophe
 marxiste. Et c'est parce
 que son cheminement m'a paru
 intéressant que j'ai voulu
 qu'Etienne Balibar, professeur
 à l'Université de Kingston (Angleterre)
 et de Columbia (USA),
 revienne, de vive voix, pour les
 lecteurs du Quotidien d'Oran
 sur les vues qu'il développe
 dans ses derniers travaux.
 Omar Merzoug : Pourquoi
 vous êtes-vous intéressé
 aux rapports de
 la violence et de la politique
 ?
 Etienne Balibar: Je pourrais
 vous dire que, pour moi comme
 pour beaucoup d'autres, la
 politique s'est d'abord présentée
 dans la modalité de la violence,
 puisque ma jeunesse
 était contemporaine de la Guerre
 d'Algérie. Mais d'autres générations,
 en d'autres lieux,
 avaient découvert la même
 chose à partir d'autres réalités,
 parfois encore plus tragiques.
 La question qui se posait, cependant,
 surtout quand on
 avait effectué sa formation philosophique
 dans les débats de
 la phénoménologie, du marxisme
 et du structuralisme des
 années 60-70, c'était de ne pas
 en rester à une juxtaposition de
 l'expérience et de la théorie,
 mais d'essayer de les transformer
 l'une par l'autre.
 Omar Merzoug: En
 quels termes selon vous
 se posen la question
 des rapports entre la
 violence et le concept
 de politique ?
 Etienne Balibar : Ces termes
 ne cessent d'évoluer, mais ils
 sont toujours constitutifs. Il y a
 une tradition qui court de Platon
 à Eric Weil, et qui fait de la
 violence l'autre absolu de la politique,
 dès lors assignée à la catégorie
 du discours, ou de l'institution.
 Il y a une autre tradition,
 dont la trace se lit chez
 Thucydide, Machiavel, Weber
 ou même Arendt, pour qui la
 politique est un débat, une altercation
 permanente avec la
 violence, dont elle ne peut pas
 se passer, mais dont elle tente
 de ne pas devenir prisonnière.
 Je me sens plus proche de cette
 seconde tradition. Votre
 question, pour un auditeur contemporain,
 évoque naturellement
 le livre de Carl Schmitt
 (Der Begriff des Politischen).
 Mais Schmitt a lui aussi une
 conception essentialiste de la
 violence. Je cherche une alternative
 concrète à cette conception,
 sans ignorer les questions
 qu'elle pose.
 Omar Merzoug : Est-ce
 que la violence est un
 échec de la civilité ?
 Est-ce que la violence
 est constitutive de la
 civilité ?
 Etienne Balibar: Je ne peux
 pas vous répondre sans évoquer
 des distinctions que je travaille
 dans mon livre. Il n'y a
 rien de tel que la violence au
 singulier. Il faut une phénoménologie
 différenciée, qui distingue
 la violence active et la violence
 réactive, et surtout tente
 de problématiser le seuil entre
 la violence «ordinaire» et la
 cruauté. Et à l'intérieur de celle-
 ci il faut distinguer entre la
 cruauté «ultra-objective», celle
 des structures d'élimination
 d'êtres humains sans utilité apparente,
 et la cruauté «ultrasubjective
 », celle des exclusions
 identitaires ou des vengeances
 d'Etat… Après quoi il faut encore
 se demander comment ces
 figures ne cessent de se transformer
 l'une dans l'autre, ce que
 je décris comme un effondrement
 de la politique. L'idée de
 civilité dont je me sers en contrepartie
 n'est pas l'idée moralisante
 d'un refus de l'incivilité,
 c'est une idée plus proche de la
 citoyenneté, qui a d'ailleurs la
 même étymologie. Elle vise à
 caractériser la façon dont la
 politique se reconstitue à partir
 de son impossibilité, dans un
 rapport dialectique avec la violence.
 Je dis que la civilité est
 une «anti-violence», pas une
 «non-violence» et pas non plus
 une «contre-violence» répressive
 ou subversive.
 Omar Merzoug : «La
 présomption d'une élimination
 de la violence
 est un des éléments
 constitutifs de notre
 idée de la politique».
 Est-ce que la fin de la
 politique est de créer
 un ordre social expurgé
 de toute violence ?
 Etienne Balibar : Cette formule
 décrit une tradition, comme
 je l'ai rappelé. Elle triomphe
 en particulier dans les définitions
 juridiques de la politique
 comme mise en oeuvre du droit
 ou de l'Etat de droit. Et celuici,
 dans le meilleur des cas, n'assure
 la protection des individus
 ou de la société qu'au prix d'une
 formidable dissimulation des
 moyens eux-mêmes violents
 qui sous-tendent cette protection
 et qui viennent au jour sur
 les marges de l'ordre social ou
 dans ses états d'exception. La
 pire des violences invisibles est
 parfois le consensus. La fin de
 la politique n'est donc pas la
 même, par définition, pour tous
 les acteurs politiques, mais elle
 n'est jamais d'expurger la violence.
 Inversement l'extrême
 violence a pour résultat, intentionnellement
 ou non, d'écraser
 les figures du conflit, sans
 lesquelles il n'y a pas de politique.
 Je dirai que dans le rapport
 de la violence au conflit se
 joue l'essentiel d'une analyse de
 la politique. Le conflit est une
 forme de la civilité, comme le
 disait Machiavel.
 Omar Merzoug: Vous
 notez que notre époque
 semble être le lieu
 d'une sorte de résurrection
 de la conception
 hobbesienne de la violence
 ? Pourquoi ? Et
 comment l'expliquezvous
 ?
 Etienne Balibar : la conception
 hobbesienne renvoie
 d'abord à la multiplicité omniprésente
 des formes de la violence,
 métaphoriquement comparée
 à une «guerre de chacun
 contre chacun» ; ensuite à une
 hantise permanente de l'insécurité,
 dans les formes de l'institution
 et du droit qui la réduisent.
 C'est ce qui oblige l'autorité
 à se draper de sacralité, à
 se présenter comme un «Dieu
 mortel ». Cette conception avait
 joué un grand rôle dans la réflexion
 sur la fondation de
 l'Etat-nation moderne, puis elle
 avait été oubliée ou atténuée
 dans le discours libéral, ou républicain.
 Elle resurgit parce
 que cet Etat est en crise aussi
 bien du point de vue de sa souveraineté
 extérieure que du
 point de vue de sa légitimité
 intérieure, et de sa capacité à
 réguler les conflits sociaux.
 Dans mon livre je n'étudie jamais
 Hobbes seul, mais dans le cadre
 de deux grandes confrontations,
 l'une avec Hegel, à propos
 de la possibilité de «convertir» la
 violence historique en fondement
 pour l'ordre institutionnel,
 l'autre avec Schmitt, à propos de
 la question de savoir si le conflit
 politique se ramène à l'opposition
 de l'ami et de l'ennemi.
 Omar Merzoug: Peut-on
 dire que c'est parce que
 la politique n'est pas
 tout à fait rationnelle
 que la violence se manifeste
 dans la cité ?
 Etienne Balibar: je dirais l'inverse
 : c'est parce que la violence
 du conflit dans la cité est
 irréductible que la politique
 n'est pas tout à fait rationnelle,
 ou plutôt constitue un mixte indissociable
 de rationalité et d'irrationalité.
 Dans mon livre j'emprunte
 à Roberto Esposito la
 catégorie de«l'impolitique» pour
 décrire cette autre scène de la
 politique, sur laquelle se joue sa
 possibilité. A partir de là, il y a
 plusieurs attitudes possibles : on
 peut s'échapper dans le mythe,
 on peut censurer la face impolitique
 de la politique au nom
 d'une rationalité bureaucratique
 comme dans les théories de
 la «gouvernance», ou bien, selon
 le mot inventé par Bachelard,
 on peut essayer d'inventer
 un «surrationalisme», c'està-
 dire de problématiser au sein
 de la raison elle-même la contradiction
 et l'hétérogénéité qui
 la travaillent.
 Omar Merzoug: Réfléchir
 sur la civilité et la
 violence, est-ce reprendre
 à nouveaux frais la
 question de la barbarie
 et de la civilisation ?
 Etienne Balibar: Civilité et civilisation
 sont certainement
 deux termes proches l'un de
 l'autre. Je suis parfois amené à
 parler de civilisation (par exemple
 civilisation de l'Etat, ou civilisation
 de la révolution), parce
 qu'en français il n'y a pas
 d'autre verbe que «civiliser»
 pour désigner la production de
 la civilité. En revanche je me
 méfie énormément du terme de
 «barbarie», ne serait-ce qu'à
 cause de son association avec
 une vision linéaire, occidentalo-
 centrique, du progrès, dont
 on sait qu'elle a recouvert pendant
 des siècles l'extermination,
 l'asservissement, la conversion
 forcée, etc. Mais votre question
 me conduit à évoquer une autre
 dimension de mon travail. Celui-
 ci discute longuement des
 rapports entre le marxisme, la
 politique et la la violence. Ce
 n'est pas simplement un règlement
 de comptes avec ma
 «conscience philosophique»,
 comme disait Marx.
 C'est une nécessité absolue
 de la question. Le marxisme a
 apporté une contribution incontournable
 à la problématisation
 des dimensions violentes de la
 politique, en particulier du côté
 de la violence structurelle, capitaliste
 ou autre, celle qui est
 inhérente à une structure de domination
 sociale ou en découle.
 Et en même temps le marxisme
 s'est trouvé désarmé intellectuellement,
 donc politiquement,
 devant les effets de la violence
 sur sa propre pratique. Le
 célèbre mot de Rosa Luxemburg
 en 1914, «socialisme ou
 barbarie», trouve alors une résonance
 terriblement ironique.
 Omar Merzoug : Vous
 évoquez Clausewitz. En
 quoi les conceptions de
 Clausewitz nous aidentelles
 à mieux comprendre
 les guerres contemporaines
 ?
 Etienne Balibar: il est frappant
 que le débat sur la définition
 de la guerre proposée par
 Clausewitz resurgisse périodiquement.
 Ce fut le cas chez
 Lénine et Mao à propos de la
 «guerre révolutionnaire». Ce fut
 le cas au moment de la guerre
 froide, à propos de la question
 de savoir si la logique de mutual
 assured destruction était
 encore «rationnelle» au sens de
 Clausewitz. C'est à nouveau le
 cas depuis que se déchaînent,
 de l'ex-Yougoslavie à l'Irak et à
 l'Afghanistan, les soi-disant low
 intensity conflicts. L'enjeu est
 toujours le même : est-ce qu'on
 peut circonscrire le phénomène
 «guerre» au sein d'un espace
 plus général de la politique,
 et du même coup définir sa
 «fin», au double sens du terme:
 ce à quoi elle sert, là où elle s'arrête.
 Le débat actuel est passionnant,
 parce qu'il remet à
 jour de grandes thèses stratégiques
 de Clausewitz, comme la
 «supériorité de la défensive»,
 l'importance des forces morales
 ou idéologiques, et en même
 temps il illustre le fait que les
 limites de la guerre se sont
 brouillées, par rapport à la police,
 ou à la guerre civile et à ce
 qu'Enzensberger appelle la
 «guerre moléculaire».
 Omar Merzoug: Vous
 consacrez de longs développements
 à Lénine
 et à Gandhi. Pourquoi
 parlez-vous à ce sujet
 de rencontre manquée ?
 Etienne Balibar: c'est une fiction
 théorique que je construis,
 pour mettre en regard les deux
 grandes élaborations de stratégies
 révolutionnaires du vingtième
 siècle : communiste et nationaliste,
 violente et non-violente.
 Elles ont en commun
 d'avoir cherché à sortir du mythe
 pour penser la politique
 comme une pratique collective
 dans l'élément de la violence,
 ou une transformation politique
 de la violence qui, au départ,
 n'est pas choisie.
 La rencontre manquée dont
 je parle n'est pas tant celle des
 protagonistes (encore que l'interférence
 du communisme et
 du nationalisme au 20ème siècle,
 spécialement en Inde, est
 une histoire pleine de surprises).
 C'est plutôt celle des données
 hétérogènes du problème dans
 la tradition révolutionnaire ellemême.
 Il y a des exceptions,
 bien sûr, par exemple le zapatisme
 mexicain.
 Omar Merzoug : En quoi
 vos analyses permettent-
 elles d'éclairer les
 enjeux du temps présent
 en termes de violence
 et de civilité ?
 Etienne Balibar : Ce n'est pas
 à moi de le dire. J'ai toujours
 essayé de tenir ensemble une
 réflexion sur l'actualité et un travail
 sur les formes conceptuelles.
 Je suis dans cet écart, que
 j'espère productif, mais qui
 n'est pas indéfiniment tenable.
 J'espère que d'autres
 sauront le

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