Textes sur Paris

Paris  : « La poésie, selon mon expérience, naît de la marche, principalement. » Jacques Roubaud
Palais Royal..
Histoire

Le Palais-Royal

L’histoire du Palais-Royal débute en 1624, lorsque le cardinal de Richelieu devient Secrétaire d’Etat et acquiert rue Saint-Honoré l’hôtel de Rambouillet, afin de loger près du Roi, alors au palais du Louvre. L’année suivante, il achète les terrains qui bordent le bâtiment, puis, à partir de 1633, procède à une campagne d’acquisitions qui ne s’arrête qu’avec sa mort. C’est ainsi que nait le Palais-Cardinal.

De l’hôtel d’origine, l’architecte Jacques Lemercier fait pour le compte du Cardinal un palais, puis un quartier de ville qui s’étend entre les actuelles rues de Richelieu, des Petits-Champs, des Bons-Enfants et Saint-Honoré. A sa mort, Richelieu lègue à Louis XIII un quartier structuré par une porte de ville, des voies majeures, un palais, un jardin public et un lotissement en pourtour.

De 1642 à 1652, le palais est habité par le jeune Louis XIV et sa mère, la régente Anne d’Autriche, qui transforme les décors de l’aile est, dont il reste notamment le grand balcon forgé au 6 de la rue de Valois. Le palais subit de nombreuses transformations au fil du temps, avec des architectes aussi prestigieux que Hardouin-Mansart, Cartaud ou Contant d’Ivry, sous la houlette de la famille d’Orléans, qui hérite du Palais devenu Royal.

 

Au fil du temps, se succèdent dans les murs Molière, puis Lully qui occupent la salle de théâtre (alors à l’emplacement de l’aile est de la cour de l’Horloge au Conseil d’Etat), le Régent Philippe d’Orléans, grand protecteur des arts, qui y accueille une myriade d’artistes et constitue une collection d’œuvres d’art de premier plan. Son petit-fils, le futur Philippe-Egalité, entreprend de grands travaux : pour financer la reconstruction du Palais, il confie à l’architecte Victor Louis la mise en œuvre d’un projet immobilier de grande ampleur destiné à lui assurer des revenus, par la construction de maisons uniformes et de rapport sur le pourtour du jardin, avec, au rez-de-chaussée, des galeries donnant sur des boutiques. Le Palais-Royal tel que nous le connaissons naissait.

 

Malheureusement, l’opération reste inachevée et l’aile ouest du palais n’est pas construite, l’opération financière se soldant par un échec en 1786. En 1789, le Palais-Royal est un des hauts lieux révolutionnaire : Camille Desmoulins appelle à la révolution le 12 juillet dans le jardin, des nombreux événements marquent le lieu. Il faut attendre 1814 pour voir revenir la famille d’Orléans, avec le duc Louis-Philippe qui reprend possession des lieux. Il confie à l’architecte Fontaine la poursuite des travaux de Victor Louis. Assisté de Percier, son alter ego des grands chantiers de l’Empire, il régularise l’ensemble, construit les terrasses qui encadrent la cour d’honneur, rénove la salle du Théâtre français, construit le pavillon de Valois et achève la fermeture de la cour d’honneur avec le pavillon et l’aile Montpensier, en 1830-1831. La galerie d’Orléans, qui fermait le quadrilatère, est achevée dans le même temps : elle disparaîtra en 1935 ne laissant que les deux promenades hautes.

 

L’aile Montpensier ainsi achevée n’est pas occupée par son destinataire : Louis-Philippe devient en effet Roi des Français en 1830. Le bâtiment reste donc un lieu de passage. En 1848 et l’avènement de la IIème République, le lieu devient palais national et abrite des expositions de peinture et de sculptures, puis en affecté à l’éphémère ministère des colonies ; son ministre, le prince Jérôme Bonaparte, conserve le bâtiment en 1859 à son usage personnel et le fait décorer par Chabrol pour y accueillir sa jeune épouse, Marie-Clotilde de Savoie : l’essentiel de la décoration actuelle date de cette époque.

Après la chute du Second empire, l’aile Montpensier abrite diverses administrations : la cour des comptes s’installe de 1875 à 1910, l’Institut international de coopération intellectuelle, ancêtre de l’UNESCO, y siège entre 1933 et 1939. Après la seconde guerre mondiale, le Conseil économique – aujourd’hui Conseil économique, social et environnemental – occupe les lieux et héberge en juillet et août 1958 le Comité consultatif constitutionnel auquel le général de Gaulle vient présenter son projet de Constitution : c’est donc tout naturellement que le Conseil constitutionnel s’y installe, dès sa création, fin 1958.

Les prêtresses de Vénus :La Fête de la Fédération
de 1790
Tarif des filles du Palais Royal,
lieux circonvoisins et autres quartiers de Paris, avec leurs noms et demeures. La publication se vendit fort bien, car cinq numéros parurent, fidèles au programme annoncé.
Nous croyons donner un acte de patriotisme en cherchant à éclairer le nombre infini d’étrangers que la fête patriotique a amené dans la capitale et que l’amour de la liberté y attire tous les jours.

Oui, nous devons, en bons frères, leur indiquer un genre d’abus dont tous les jours ils peuvent être les victimes. Le public a vu avec indignation les maîtres d’hôtel garnis rançonner le patriotisme de nos frères de province et n’avoir pas honte de mettre un prix exorbitant à leurs loyers, dans l’instant
où tant de citoyens se distinguent par la grandeur de leurs sacrifices et où
chaque individu s’immole au bien général. Eh bien ; ce qu’ils ont fait, les
demoiselles le font. Ces commerçantes de Cythère ont voulu s’élever sur les
ruines du Commerce. Elles ont voulu pousser au plus haut prix les faveurs
dont un prix très ordinaire nous laissait paisibles possesseurs.

Partout aujourd’hui les plaisirs naissent sous nos pas : festins, spectacles,
bals, illuminations ; c’est à qui célébrera et fêtera nos frères des
départements. Les filles, les filles seules veulent mettre un obstacle au
cours naturel des choses : les bourses sont devenues l’objet de leur vorace
cupidité.

C’est pour ménager ce meuble utile que nous allons mettre sous les yeux
du public abusé un tarif exact du prix que les prêtresses de Vénus mettent
ordinairement à leurs charmes et qu’elles ne peuvent ni ne doivent
augmenter.

Le renchérissement de cette denrée est d’autant plus répréhensible que
plusieurs de ces citoyennes actives se le permettent dix ou douze fois par
jour. Nous donnons le nom et la demeure de ces demoiselles. Mais nous
avertissons les lecteurs qu’ils ne trouveront sur notre tarif que celles dont la
réputation est parfaitement établie et à qui l’on peut s’adresser en toute
sûreté aux prix ci-dessous énoncés :

Mesdemoiselles…
Rosny, Palais Royal, 179 : 6 livres
Rondu, Palais Royal, 42 : 6 livres
Delaunay et Cie, rue Croix-des-Petits-Champs, au grand balcon, le tout :
12 livres
St-Far, Palais Royal, 33 : 5 livres
Nassau, Palais Royal, 88 : 9 livres
Martin, Palais Royal, 238 : 6 livres
Les Galeries de Pierre appartenaient à des maisons privilégiées qui payaient le droit d’exposer des créatures habillées comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place correspondante dans le jardin ; tandis que les Galeries de Bois étaient pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l’emmener où bon lui semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries de Bois une foule si considérable qu’on y marchait au pas, comme à la procession ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à l’examen. Ces femmes avaient une mise qui n’existe plus ; la manière dont elles se tenaient décolletées jusqu’au milieu du dos, et très-bas aussi par devant ; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les regards : celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole ; l’une bouclée comme un caniche, l’autre en bandeaux lisses ; leurs jambes serrées par des bas blancs et montrées on ne sait comment, mais toujours à propos, toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent aujourd’hui. C’était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et des gorges étincelait au milieu des vêtements d’hommes presque toujours sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s’entendait dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus. Aussi tout Paris est-il venu là jusqu’au dernier moment ; il s’y est promené sur le plancher de bois que l’architecte a fait au-dessus des caves pendant qu’il les bâtissait, Des regrets immenses et unanimes ont accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois.
etc., etc………….

 
La vision de Balzac
Balzac Les Illusions perdues

(Investies d’une puissance mystérieuse, elles communiquent aux mots une part de la fascination dont elles sont la source : « le Palais par excellence, mot qui signifiait alors le temple de la prostitution » ; ce mot ouvre dans le récit une porte vers l’imaginaire, vers un univers mythique qui appartient au passé (« alors »). C’est un univers terrifiant, un enfer, où le guide – Charon – est une femme anonyme venue d’on ne sait où, selon une marche en trois temps : « Une femme pouvait y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l’emmener où bon lui semblait » ; cet enfer se prolonge donc à l’extérieur, par des ramifications imprécises.

Les femmes qui dominent cet univers accueillent un public en « procession » ; comme dans les mystères d’Eleusis, c’est le peuple tout entier qui se rassemble, pour participer aux mystères, qui sont ancrés dans la vie publique, mais dont le cœur reste secret, indicible. La nature paradoxale du « mystère », à la fois public et caché, invisible et offert aux yeux de tous, apparaît dans la double comparaison : « comme à la procession ou au bal masqué », qui se distingue de la précédente (« comme des princesses ») par la contradiction, par une hésitation du narrateur. Tout le paradoxe de ce lieu est là : en effet toute la population s’y retrouve, et en même temps des lois occultes y règnent.

C’est donc par le contraste que Balzac entre dans la description des lieux où Lucien va bientôt pénétrer ; il le fait dans un style baroque, où les éléments du décor s’opposent les uns aux autres, parcourus néanmoins en profondeur par les mêmes courants délétères : le triomphe de l’argent, du désir, et du spectacle.)

 

 

Zola et la Commune de Paris
Le 26 mai 1871

Au journal le Sémaphore de Marseille,

L’horrible est au comble. Je ne me sens presque plus le courage de vous écrire. Dans cet effondrement de Paris, dans ce crime qui dépasse tout ce qu’on a pu craindre, une suprême indifférence naît pour les détails secondaires. On attend dans la stupeur que la crise se dénoue.

Nous n’avons plus affaire à des combattants, mais à des incendiaires. Les derniers soldats de la Commune râlent dans un coin de Paris. Mais, dans les quartiers conquis, rôdent encore les gredins qui n’ont pas été arrêtés et qui se sont déguisés en gardes nationaux de l’ordre ou en simples curieux. Ceux-là ont les poches remplies de bombes et de bouteilles de pétrole qu’ils jettent furtivement dans les caves. Beaucoup de femmes promènent ainsi l’incendie. On a également surpris de faux pompiers qui, sous prétexte d’éteindre le feu, envoyaient des jets d’huile minérale sur les maisons en flammes. Par tous les moyens les insurgés tentent ainsi de faire de Paris un immense tas de décombres fumants.

La panique augmente à chaque heure. Les hauteurs de Charonne et de Belleville, les forts de Montrouge et de Bicêtre, n’ont cessé hier d’envoyer des obus incendiaires sur le centre de Paris. Ces obus sont tombés jusque dans le quartier des Halles. Les flammes courent dans la ville avec une rapidité foudroyante. Le feu éteint dans un quartier renaît dans un autre, comme si des mèches souterraines s’enflammaient de proche en proche. La nuit, le ciel rouge éclaire les rues où pas un bec de gaz n’est allumé ! Je ne puis vous donner une idée de cet effroyable tableau. […]

À Paris, on sait encore moins la vérité exacte qu’à Versailles. On est dans une émotion qui détraque toutes les têtes, qui donne créance aux bruits les plus exagérés. Le mal est assez grand pour qu’on ne l’exagère pas. Ainsi, je crois pouvoir vous affirmer que l’Hôtel de Ville a peu souffert, que le Palais de Justice est encore debout, que le Luxembourg n’a pas sauté. J’ai vainement tenté d’apercevoir de loin, dans la fumée, la flèche de la Sainte-Chapelle ; mais je crois qu’on peut espérer encore la retrouver intacte. Quant à Notre-Dame, elle n’a pas souffert. Dès que je le pourrai, j’irai m’assurer par mes yeux des dégâts. […]

En somme, jusqu’à présent, deux points me paraissent surtout avoir souffert, le quartier des Tuileries et le quartier qui lui fait face, de l’autre côté de la Seine, aux environs de la rue du Bac. Autour des Tuileries, le point le plus endommagé, l’incendie s’est promené du Palais-Royal à la rue Royale ; cette dernière a tout un rang de ses maisons détruit ; l’aspect de ces larges voies, si riches et si bruyantes, est aujourd’hui d’une tristesse navrante. De l’autre côté de l’eau, la rue de Lille est en flammes, les quais brûlent comme une traînée de poudre. Les insurgés ont bien compris qu’en détruisant ce quartier splendide, ils frappaient Paris au cœur.

En dehors de ce foyer, il n’y a plus que des incendies isolés, à la Préfecture de police, à l’Hôtel de Ville, quelques-uns disent au Panthéon. […]

Il paraît que certains établissements privés ont aussi été détruits. Les insurgés se sont acharnés sure tout ce qui était riche et beau. Toujours la convoitise ardente du misérable qui ne possède pas. C’est ainsi que les magasins du Louvre, du Petit-Saint-Thomas, du Bon-Marché, de Pygmalion auraient été la proie des flammes. Il y a peut-être là une vengeance féminine. Tous ces grands magasins de nouveautés, badigeonnés de pétrole, me font rêver au complot de quelque bande de mégères, qui n’ont jamais pu porter une robe de soie. […]
La lutte continue sans relâche. On commence à connaître certains épisodes de cette guerre atroce. On s’est battu dans plusieurs églises, à la Madeleine, à la Trinité, à Sainte-Clotilde. Chacune de ces églises était transformée en véritable forteresse. Il a fallu du canon pour enfoncer les portes. J’ai visité la Madeleine après la lutte : la chaire était trouée de balles, et l’on m’a raconté qu’un officier fédéré y avait été fusillé presque à bout portant ; les chaises bousculées, brisées sont pleines de sang ; il y a des mares rouges sur les dalles des chapelles, ce qui m’a fait penser que les autels, à un moment donnée, avaient dû servir de barricade. C’est affreux, il faudra une grande purification pour rendre cette nef au culte du Dieu de paix.

On s’est battu aussi dans les magasins du Printemps et dans le nouvel Opéra. Mais les portes sont closes, on m’a dit qu’on y avait transporté un grand nombre de cadavres. Le fait est que des ordres sévères sont donnés pour que les morts ne séjournent pas dans les rues. Cependant, sur certains points, on s’est contenté de ranger les morts sur les trottoirs, le long des maisons. Les passants hâtent le pas. D’ailleurs, l’aspect de Paris est le même qu’hier, si ce n’est que l’effarement est plus grand encore. Les provisions commencent à manquer absolument. […]

L’armée avance, toute la rive gauche est réduite, et sur la rive droite, les fédérés ne possèdent plus que le coin du nord-est. Les Allemand, qui ont occupé Vincennes, veillent avec une vigilance extrême. Les débris de la Commune vont être broyés contre les remparts eux-mêmes. C’est une question d’heures.

On espère tourner là le gros des membres de la Commune, tous les chefs, tous les meneurs. Il est évident que les gens les plus comprimons se sont réfugiés au centre des derniers bataillons. Jusqu’à cette heure, on ne tient pas les grands coupables. Raoul Rigault, Meslin et Vaillant, pris les armes à la main, auraient été fusillés ; on aurait de plus arrêté dans l’Hôtel de Ville Vermorel et Vallès. Mais le compte est loin d’y être, le dernier coup de filet sera certainement le meilleur.

On est toujours inquiet sur le sort des otages. […] Que ces dernières heures d’anxiété sont affreuses ! On voudrait que la ville fût libre enfin, pour mesurer l’étendu du désastre et voir s’il est encore réparable.

( Source: ZOLA (Émile), Œuvres Complètes (Tome 4), Paris, Nouveau Monde, 2002. )

 

 

 

Le Louvre : ironie voltairienne

Sur le Louvre
Monument imparfait de ce siècle vanté
Qui sur tous les beaux-arts a fondé sa mémoire,
Vous verrai-je toujours, en attestant sa gloire,
Faire un juste reproche à sa postérité ?

Faut-il que l’on s’indigne alors qu’on vous admire,
Et que les nations qui veulent nous braver,
Fières de nos défauts, soient en droit de nous dire
Que nous commençons tout, pour ne rien achever ?

Mais, ô nouvel affront ! quelle coupable audace
Vient encore avilir ce chef d’œuvre divin ?
Quel sujet entreprend d’occuper une place
Faite pour admirer les traits du souverain !

Louvre, palais pompeux dont la France s’honore,
Sois digne de Louis, ton maître et ton appui ;
Sors de l’état honteux où l’univers t’abhorre,
Et dans tout ton éclat montre-toi comme lui.

Voltaire, Stances

MALHERBE FRANÇOIS DE (1555-1628)
2.  Le « poète du Louvre »
La vie de Malherbe explique la différence que l’on décèle entre les quelques poésies qu’il compose avant 1605 et tout ce qui est postérieur à cette date. En fait, l’œuvre véritable de Malherbe, celle qui le caractérise et a marqué l’histoire de notre poésie, ce sont les pièces de vers qu’il a composées comme poète de cour, ou, comme on disait plus précisément, comme « poète du Louvre ».

Ce sont, d’abord et avant tout, des odes à sujet politique. Quand le roi part à la tête d’une armée pour rétablir l’ordre en Limousin ou à Sedan, quand Marie de Médicis s’efforce de calmer l’agitation des princes en 1614 ou bien s’en va marier son fils à la fille du roi d’Espagne, quand Richelieu se dispose à écraser les protestants à La Rochelle, Malherbe écrit des odes qui développent la justification de la politique royale et en annoncent d’avance la victoire. Parfois, moins glorieusement, sa tâche consiste à servir, dans quelque sonnet, les amours du roi ou bien ceux de quelque grand seigneur de la cour. Ou bien, quand la régente prépare une de ces fêtes somptueuses qui sont alors en pleine vogue, Malherbe compose une entrée de ballet qui lui permet d’ailleurs de glisser de nouveaux éloges pour la monarchie française.

À cette poésie politique, il convient d’associer étroitement la poésie religieuse. Dans la France de Henri IV et de Marie de Médicis, la religion est liée à l’ordre monarchique. Ce n’est pas tellement le sentiment religieux qui importe, mais l’affirmation d’un ordre.

Ces conditions historiques et concrètes, dans lesquelles s’est créée l’œuvre de Malherbe, en expliquent les caractères. Elles font apparaître l’injustice des reproches qui lui ont été souvent adressés.

On est frappé par l’outrance des éloges que Malherbe fait des grands de ce monde. Leur fausseté gêne le lecteur moderne. On sait trop bien qu’ils n’étaient ni des dieux, ni même des demi-dieux.

 

François de MALHERBE   (1555-1628)
Ballet de la reine la renommée au roi

Pleine de langues et de voix,
Ô Roi le miracle des rois
Je viens de voir toute la terre,
Et publier en ses deux bouts
Que pour la paix ni pour la guerre
Il n’est rien de pareil à vous.

Par ce bruit je vous ai donné
Un renom qui n’est terminé,
Ni de fleuve, ni de montagne,
Et par lui j’ai fait désirer
A la troupe que j’accompagne
De vous voir et vous adorer.

Ce sont douze rares beautés,
Qui de si dignes qualités
Tirent un coeur à leur service,
Que leur souhaiter plus d’appas,
C’est vouloir avecque injustice
Ce que les cieux ne peuvent pas.

L’Orient qui de leurs aïeux
Sait les titres ambitieux,
Donne à leur sang un avantage
Qu’on ne leur peut faire quitter
Sans être issu du parentage,
Ou de vous, ou de Jupiter.

Tout ce qu’à façonner un corps
Nature assemble de trésors,
Est en elles sans artifice :
Et la force de leurs esprits
D’où jamais n’approche le vice,
Fait encore accroître leur prix.

Elles souffrent bien que l’amour
Par elles fasse chaque jour
Nouvelle preuve de ses charmes :
Mais sitôt qu’il les veut toucher,
Il reconnaît qu’il n’a point d’armes
Qu’elles ne fassent reboucher.

Loin des vaines impressions
De toutes folles passions,
La vertu leur apprend à vivre,
Et dans la cour leur fait des lois
Que Diane aurait peine à suivre
Au plus grand silence des bois.

Une reine qui les conduit
De tant de merveilles reluit
Que le Soleil qui tout surmonte,
Quand même il est plus flamboyant,
S’il était sensible à la honte,
Se cacherait en la voyant.

Aussi le temps a beau courir,
Je la ferai toujours fleurir
Au rang des choses éternelles :
Et non moins que les immortels,
Tant que mon dos aura des ailes,
Son image aura des autels.

Grand roi faites-leur bon accueil :
Louez leur magnanime orgueil
Que vous seul avez fait ployable :
Et vous acquérez sagement
Afin de me rendre croyable
La faveur de leur jugement.

Jusqu’ici vos faits glorieux
Peuvent avoir des envieux :
Mais quelles âmes si farouches
Oseront douter de ma foi,
Quand on verra leurs belles bouches
Les raconter avecque moi ?

 

Des rois amateurs d’art
Les collections du musée ont été patiemment rassemblées pendant plus d’un demi-millénaire par les souverains ainsi que les représentants de la République. Leur constitution s’est faite sans plan préétabli, avec des heurts et des reculs, en particulier sous le Premier Empire. Elles ont été parallèles à la construction de la Nation française et en restent le symbole.

Cela a commencé à la fin du XIVe siècle, pendant la guerre de Cent Ans, avec Charles V le Sage. Mécène éclairé comme ses frères et en particulier le duc Jean de Berry, le roi a eu à coeur de s’entourer de beaux objets, non pas au Louvre, qui n’était encore qu’une forteresse, mais au donjon de Vincennes, sa résidence préférée.

Un siècle plus tard, sous la première Renaissance, François 1er manifeste à son tour une grande passion pour les arts, avec une prédilection pour les artistes italiens, en particulier son vieil ami Léonard de Vinci. Il réunit à Fontainebleau, près de Paris, une importante collection de peintures par goût personnel mais aussi pour la plus grande gloire de son trône et de sa dynastie : les courtisans et ambassadeurs se pressent pour admirer le «Cabinet des tableaux» du roi (*).

Cette passion de collectionneur ressurgit chez Louis XIV, un siècle et demi plus tard. Mû par son goût et le souci d’augmenter le prestige de l’État, le Roi-Soleil achète à tour de bras des collections et des oeuvres, avec les conseils éclairés de son ministre Colbert. Lui-même commence à les entreposer dans le palais du Louvre où il ne réside plus, ayant délaissé le vieux palais au profit des Tuileries puis de Versailles, en 1682.

À la fin de son règne, son «Cabinet des tableaux» recense déjà près de 1500 tableaux de maîtres, essentiellement français, italiens et des écoles du Nord.

La République dans les pas de la monarchie

Son successeur Louis XV se désintéresse des collections. Mais, l’«esprit des Lumières» aidant, celles-ci suscitent l’intérêt des philosophes. Dans l’Encyclopédie, en 1765, Diderot évoque pour la première fois l’idée de mettre les collections du Louvre à la disposition du grand public. Il s’agit de s’inscrire dans la démarche des papes de la Renaissance et des Anglais qui ont ouvert au public le British Museum en 1759.

En 1768, le marquis de Marigny, directeur général des Bâtiments du roi (et frère de la marquise de Pompadour), commence à s’intéresser de près aux bâtiments du Louvre, désertés par Louis XIV et sa Cour, dans lesquels se sont installés artistes et artisans mais aussi l’Imprimerie royale et diverses académies, au milieu des animaux empaillés, plâtres d’étude et scuptures.

Le marquis fait dégager les abords du palais et en particulier la très belle colonnade de Perrault, sur la façade orientale. Le lieu acquiert un rôle de centre culturel majeur avec l’organisation des premières expositions de peinture dans le Salon carré du Louvre (d’où le nom de «salon» habituellement donné aujourd’hui aux expositions de toutes sortes !).

Sous le règne de Louis XVI, le comte d’Angivillier, nouveau directeur des Bâtiments, procède à des achats méthodiques d’oeuvres d’art en vue de compléter les collections et formule en… 1789 le projet d’un musée dans la Grande Galerie. Mais, pris de court par la Révolution, il n’a pas le temps de mener son projet à son terme. C’est finalement la République qui s’en chargera.

C’est ainsi qu’en 1791, par décret de l’Assemblée constituante, le palais du Louvre est dévolu à la «réunion de tous les monuments des sciences et des arts». La consécration arrive le 10 août 1793 : pour fêter le premier anniversaire de la chute de la royauté, la Convention décide la création dans la Grande Galerie du Louvre, le long de la Seine, d’un «Museum de la République» où seront mis à disposition du peuple collections royales et oeuvres d’art confisquées aux émigrés et aux églises.

L’ouverture effective du musée est différée au 18 novembre 1793. Ce jour-là, enfin, le palais du Louvre fait sa révolution en ouvrant ses portes et ses collections au public. Ainsi se réalise le rêve des révolutionnaires et des élites des Lumières.

Aux collections héritées des anciens rois ou enlevées aux nobles viennent bientôt s’ajouter les oeuvres cédées par les pays conquis. Ces cessions se multiplient avec les conquêtes du Directoire, en particulier en Italie, sous la conduite d’un certain général Bonaparte. Elles se font sur la base de traités juridiquement rigoureux.

Lors du défilé victorieux des 9 et 10 thermidor An VI (23 et 24 août 1797), on peut lire sur un étendard brandi devant les sculptures gréco-romaines enlevées à l’Italie :
«La Grèce les céda, Rome les a perdus
Leur sort changea deux fois, il ne changera plus» !

Le Louvre reste cependant avant tout un lieu de formation pour les artistes jusqu’à ce qu’en 1803, le Premier Consul Napoléon Bonaparte nomme le baron Vivant Denon «directeur général du musée central des Arts». Touche-à-tout talentueux, Denon s’attelle à sa fonction avec l’ambition de faire du Louvre, rebaptisé musée Napoléon, «le plus beau musée de l’univers» ! Il profite des campagnes napoléoniennes pour constituer une collection unique et exemplaire des chefs-d’oeuvre universels.

La folle équipée des Cent-Jours marque la fin de l’aventure : les Alliés, qui n’ont guère apprécié le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, se vengent en reprenant au musée nombre d’œuvres d’art cédées précédemment à la France par traités. Au total pas moins de 5.000 oeuvres ! Les marbres de la collection Borghèse comme les chevaux de la place Saint-Marc sont restitués aux vainqueurs. Les Noces de Cana de Véronèse, intransportables, sont échangées contre une toile de Le Brun !

Le plus grand musée du monde

Après la chute de Napoléon, par des procédures plus pacifiques et généralement plus honnêtes que celles de Vivant Denon, le Louvre ne va plus cesser de s’enrichir jusqu’à nos jours…

L’entrée au Louvre de la Vénus de Milo, en 1821, et le déchiffrage des hiéroglyphes, l’année suivante, par Jean-François Champollion, donnent une nouvelle impulsion aux acquisitions d’antiques (la première «salle des antiques» remonte à Henri IV). En 1826, le roi Charles X confie à Champollion lui-même l’organisation d’une section sur l’Égypte ancienne. C’est ainsi que le jeune savant achète d’un coup les 4000 pièces de la fabuleuse collection du consul anglais du Caire, Salt.

Mais le musée s’ouvre également à l’art de son temps. Dès la Restauration, sous les règnes de Louis XVIII et Charles X, il accueille des oeuvres d’artistes vivants comme Le radeau de la Méduse, qui avait pourtant fait scandale en son temps (1819).

Acquisitions et donations vont se poursuivre tout au long du XIXe siècle à un rythme soutenu. Après la Grande Guerre, faute de moyens, elles vont nettement se ralentir malgré une fiscalité généreuse à l’endroit des donateurs et des riches héritiers (ceux-ci peuvent effectuer des dations, c’est-à-dire payer les droits de succession sous forme d’oeuvres d’art).

Cure de jouvence

Guetté par l’apoplexie, le Louvre, devenu le plus grand musée du monde, a bénéficié d’une salutaire cure de jouvence grâce à l’énergie réformatrice de trois présidents conscients des enjeux culturels et patrimoniaux. Valéry Giscard d’Estaing a fait aménager l’ancienne gare d’Orsay, sur la rive opposée de la Seine, en musée du XIXe siècle. Le Louvre a donc cédé ses collections de la deuxième moitié du XIXe siècle (1848-1914) au nouveau musée, inauguré en 1986. François Mitterrand a pu ensuite lancer la rénovation du vieux palais avec deux points forts : l’aménagement en souterrain des services d’accueil du public autour de la fameuse pyramide de verre de l’architecte Pei ; le déménagement du ministère des Finances à l’est de la capitale et la récupération par le musée des très vastes salles de l’aile Napoléon III qu’il occupait.

Ces initiatives n’auraient sans doute pas eu lieu sans le président Georges Pompidou qui, le premier, a renoué avec la tradition de mécène des anciens souverains. Il a eu l’idée de créer au coeur de Paris le centre qui porte son nom. Les collections du musée d’Art moderne de la colline de Chaillot ont pu ainsi être installées dans les étages supérieurs du Centre Pompidou à son inauguration en 1977.

Bibliographie et sources

Nous avons consulté sur ce vaste sujet : Le Louvre et les Tuileries : Huit siècles d’histoire (Michel Carmona, Editions de La Martinière, 2004) ainsi que : Le Grand Louvre du Donjon à la Pyramide (Catherine Chaine, Hatier, 1989).

Nous nous sommes aussi reportés au site Gallica pour le texte de Diderot dans L’Encyclopédie (1751-1765, p.707) à l’article Louvre. Sur le même site, nous avons pu consulter Observations sur le Museum national, par Jean-Baptiste-Pierre Lebrun (1748-1813) et : L’ombre du grand Colbert, le Louvre et la ville de Paris ; dialogue, par Lafont de Saint Yenne (1752

Texte de l’Encyclopédie
[706] LOUVRE, le, (Hist. mod.) en latin lupara, palais auguste des rois de France dans Paris, & le principal ornement de cette capitale. Tout le monde connoît le louvre, du-moins par les descriptions détaillées de Brice & autres écrivains.

Il fut commencé grossierement en 1214 sous Philippe Auguste, & hors de la ville. François I. jetta les fondemens des ouvrages, qu’on appelle le vieux louvre ; Henri II. son fils employa d’habiles architectes pour le rendre régulier. Louis XIII. éleva le pavillon du milieu couvert en dôme quarré ; Louis XIV. fit exécuter la superbe façade du louvre qui est [707] à l’orient du côté de saint Germain l’Auxerrois. Elle est composée d’un premier étage, pareil à celui des autres façades de l’ancien louvre ; & elle a au-dessus un grand ordre de colonnes corinthiennes, couplées avec des pilastres de même. Cette façade, longue d’environ 88 toises, se partage en trois avant-corps, un au milieu, & deux aux extrémités

L’avant-corps du milieu est ornée de huit colonnes couplées, & est terminé par un grand fronton, dont la cimaise est de deux seules pierres, qui ont chacune cinquante-deux piés de longueur, huit de largeur & quatorze pouces d’épaisseur.

Claude Perrault donna le dessein de cette façade, qui est devenue par l’exécution, un des plus augustes monumens qui soient au monde. Il inventa même les machines, avec lesquelles on transporta les deux pierres dont nous venons de parler.

L’achevement de ce majestueux édifice, exécuté dans la plus grande magnificence, reste toujours à désirer. On souhaiteroit, par exemple, que tous les rez-de-chaussée de ce bâtiment fussent nettoyés & rétablis en portiques. Ils serviroient ces portiques, à ranger les plus belles statues du royaume, à rassembler ces sortes d’ouvrages précieux, épars dans les jardins où on ne se promene plus, & où l’air, le tems & les saisons, les perdent & les ruinent. Dans la partie située au midi, on pourroit placer tous les tableaux du roi, qui sont présentement entassés & confondus ensemble dans des gardes-meubles où personne n’en jouit. On mettroit au nord la galerie des plans, s’il ne s’y trouvoit aucun obstacle. On transporteroit aussi dans d’autres endroits de ce palais, les cabinets d’Histoire naturelle, & celui des médailles.

Le côté de saint Germain l’Auxerrois libre & dégage, offriroit à tous les regards cette colonade si belle, ouvrage unique, que les citoyens admireroient, & que les étrangers viendroient voir.

Les académies différentes s’assembleroient ici, dans des salles plus convenables que celles qu’elles occupent aujourd’hui ; enfin, on formeroit divers appartemens pour loger des académiciens & des artistes. Voilà, dit-on, ce qu’il seroit beau de faire de ce vaste édifice, qui peut être dans deux siecles n’offrira plus que des débris. M. de Marigni a depuis peu exécuté la plus importante de ces choses, la conservation de l’édifice. (D. J.)

Louvre, honneur du, (Hist. de France.) on nomme ainsi le privilege d’entrer, au louvre & dans les autres maisons royales, en carrosse. En 1607, le duc d’Epernon étant entré de cette maniere dans la cour du louvre, sous prétexte d’incommodité, le roi voulut bien le lui permettre encore à l’avenir, quoique les princes seuls eussent ce privilege ; mais il accorda la même distinction au duc de Sully en 1609 ; enfin, sous la régence de Marie de Médicis, cet honneur s’étendit à tous les dues & officiers de la couronne, & leur est demeuré. (D. J.)
Projet Pyramide 1981 :

 

 

François Mitterrand

 

1988

 

Discours prononcé par François Mitterrand (Président de la République) le 14 octobre 1988 lors de l’inauguration du grand Louvre
Mesdames et Messieurs,

Vous êtes venus comme beaucoup d’autres Parisiens voir enfin la pyramide, ses alentours, la manière dont elle s’imbrique à l’ensemble du paysage monumental du Palais du Louvre, lequel Palais du Louvre a lui même été musée et connu des fortunes diverses. Vous savez qu’initialement il y avait d’un côté, le château fort dont nous venons de visiter les fondations et qui à travers les temps de Philippe AUGUSTE à Charles V et François 1er a été considérablement modifié ; et puis, à partir de Catherine de Médicis, le Palais des Tuileries que nous n’avons pas connu mais dont nous savons beaucoup de choses puisqu’il n’a été détruit qu’à partir de 1871.

Et le Louvre, tel qu’on le voit autour de la Cour Napoléon, celle sous laquelle nous sommes, a connu des transformations architecturales considérables sous le second Empire et sous la IIIème République, avec je crois les mêmes architectes. Le problème était de savoir, dès lors qu’il s’agissait de faciliter l’accès du musée, comment s’y prendre. Car tout cela a une signification pratique. L’idée n’est pas venue gratuitement de construire une pyramide dans la Cour Napoléon. Il fallait rendre le Musée à la fois plus confortable et plus accessible pour les visiteurs et aussi mieux conçu pour la présentation des œuvres. Dans cet espace immense il convient d’éviter la fatigue du visiteur, de lui donner des aires de repos pour lui permettre de s’occuper d’autre chose ou de revenir à ses sujets favoris, la possibilité d’acheter des brochures dans des conditions modernes d’accès.

Il convenait d’accéder au Grand Louvre, la notion de Grand Louvre étant associée au départ du Ministère des Finances qui comme vous le savez occupait et occupe encore une large part des salles qui pourraient être destinées au Musée. Ce Grand Louvre, comment y entrer ? En supposant que des foules beaucoup plus nombreuses que celles d’aujourd’hui s’y rendent, l’idée est venue aux hommes de l’art, aux spécialistes qu’il convenait d’y pénétrer à partir d’un point central, ce point central se trouvant situé dans la Cour Napoléon.

Par en dessous, on n’imaginait pas les super structures multiples allant vers les différents endroits du Musée, donc en sous sol. Mais un sous sol organisé comme on le fait le plus souvent pour faciliter simplement l’accès, cela aurait pu être une station de métro, une immense station de métro avec un plafond bas, l’impression d’étouffer. On ne pouvait guère descendre au dessous de sept mètres car le lit du fleuve proche ne permettait pas de dépasser cette profondeur, à neuf mètres le sol devenant impraticable.

Et c’est là qu’a surgi l’idée d’ouvrir ce souterrain à l’air libre, à l’espace, à la lumière. Plusieurs hypothèses : comment s’y prendre ? Un dôme, tout a été examiné et finalement l’architecte choisi et auquel nous devons cette œuvre d’art, M. PEI, a proposé cette pyramide que vous voyez aujourd’hui. Non seulement cette pyramide, mais tout l’environnement de cette figure géométrique, environnement que rendent nécessaire la pauvreté et je dirai presque l’état de dénuement dans lequel se trouvait cette Cour Napoléon.

Un square désolant, un parking en désordre et dès que tombait la nuit, presqu’un coupe gorge. En bref, aucun Parisien ne se hasardait sauf obligation impérieuse à traverser cette cour dès que le soir tombait. Et de jour, ce n’était guère plus facile en raison de l’obstruction des voitures, bref, je le répète, du désordre général. Vous voyez aujourd’hui le spectacle. Une Cour dont je lisais dans un document qui m’était fourni hier, qu’au total elle représentera deux fois et demie la superficie de la place Saint Marc à Venise. Vous voyez comme se sont organisées les formes autour d’une esthétique vivant par la lumière, par les miroitements de l’eau, par les jets d’eau. On peut déjà imaginer le mouvement du public lorsque l’on aura achevé le travail qui conduira jusqu’au dessous du Caroussel avec les parkings dissimulés mais aussi les grandes allées de boutiques, de magasins, qui avant l’accès à la pyramide, point central de tous ces travaux, permettent à quiconque viendra de loin ou de près de visiter le Louvre — ce que l’on faisait assez peu, surtout je crois lorsqu’on était Français — cela permettra de disposer de tous les moyens que la technique et du confort, de l’attrait des belles formes, bref du plaisir de vivre. On verra de grandes œuvres sans avoir à souffrir des conditions matérielles qui y mènent.

Je ne sais pas comment vous visitez les musées. Pendant longtemps j’ai cédé pour ma part au péché commun qui consiste à vouloir tout visiter, une sorte d’entraînement mécanique qui vous fait rentrer les jambes dans le ventre dès que la fatigue s’installe, même à la hauteur de la plus belle œuvre d’un grand peintre ou du plus grand sculpteur. Enfin il y a des héros qui sans doute étaient capables d’allier la fatigue et le plaisir esthétique et je ne suis pas de ceux là. Il faut pouvoir suivre son libre plaisir et son libre goût. Il y aura donc des escalators, des accès multiples, — tout cela est pour la prochaine étape qui ne saurait tarder — tandis que seront réaménagées au cours des années prochaines, les salles elles mêmes et la distribution des œuvres. Vous êtes donc là devant le premier élément d’une reconstruction, d’une nouvelle conception du Musée du Louvre devenu le Grand Louvre tandis qu’au moment même où nous engagions ces travaux, on a naturellement pensé à réorganiser ou à revisiter et quand je dis revisiter, j’exagère , à ouvrir pour la première fois depuis des siècles certains éléments de ce qui fut l’histoire de France. D’où les fouilles de la Cour Carrée, la base du château fort et de la tour du Louvre, Philippe Auguste et la suite.

Lorsque l’on passe de l’un à l’autre, on ne peut qu’être frappé par une impression de l’histoire de notre pays, une impression de gravité en même temps que d’émerveillement devant les moyens modernes qui nous ont permis de révéler ces beautés, cette histoire.

J’espère que vous avez fait ou que vous ferez ce circuit. Il sera bientôt libre puisque l’on pourra accéder, normalement, sans effort particulier, sans franchir d’étages, à la fois, aux découvertes opérées dans le sous sol de la cour Carré, et à celle de la cour Napoléon. Il ne faut pas oublier que la Cour Napoléon, était autrefois, il n’y a pas si longtemps, habitée. C’était Paris, c’était la ville. Le château fort et le Palais des Tuileries n’étaient pas relies. C’étaient deux événements architecturaux complètement indépendants l’un de l’autre. Le château fort, l’origine, la monarchie, très bien, le Palais des Tuileries, une Reine Italienne qui cherche plus de beauté, plus de confort, et qui dessine un Palais à l’italienne. J’ai commis des erreurs, les grands spécialistes ici à l’esprit extrêmement aigu et critique feront bientôt les corrections nécessaires, mais en gros, ce que je vous dis là doit être exact. Naturellement, elle a dessiné un jardin. Un jardin à l’italienne, bien dessiné, avec un axe. Cet axe c’était la porte du Palais des Tuileries et c’est ainsi que s’est esquissée la perspective que l’on admire beaucoup, toujours celle de la Concorde, des Tuileries, Champs-Élysées, les Arcs de Triomphe, jusqu’à la future, l’actuelle Arche de la Défense. Et, cela pourrait continuer si les générations futures s’en occupent, jusqu’à la Terrasse de Saint Germain en Laye.

Donc, tout cela représente une très grande conception, dont on aperçoit les premiers éléments dès le XVIIème Siècle, à une époque où les Champs-Élysées étaient surtout consacrés, je crois, à la culture maraîchère. Donc il y a des hommes qui ont vu grand, dès le point de départ.

La Cour Napoléon, là au dessus de nous, c’était la ville. Lorsque l’on a creusé, et on a creuse profond, on a découvert également toutes les fondations de la ville, qui se trouvaient dessinées sur le terrain. Des rues, des maisons, des hôtels, des églises, des commerces qui étaient ininterrompus, jusqu’au jour, où peu à peu, l’idée est venue de relier le Palais des Tuileries et le Vieux Château Fort. Et je crois que l’idée initiale de ce lien a été un réflexe de sécurité. Les Rois étaient mieux aux Tuileries, mais l’asile était plus sûr au château fort. Je crois que c’est Henri IV qui a commencé la galerie du bord de l’eau qui était tout simplement le moyen de communiquer entre le Palais et le château fort.

Nous en connaissons les images, nous en supposons la beauté. Et. peu à peu l’idée s’est accomplie. Des deux côtés, on a réuni les deux constructions, dans lesquelles se trouvaient enserrés, en somme, tous les emblèmes et tous les symboles de la monarchie. Déjà, il y a très longtemps, de l’autre côté du Palais des Tuileries, c’est à dire à l’intérieur de la Cour Napoléon, on avait organisé des carrousels, une grande manifestation, une grande fête, puis tout cela a été fermé un jour. On a construit les Arcs de Triomphe, l’un là bas au haut, de ce que l’on appelle les Champs-Élysées, et l’autre à l’intérieur, qui se trouve admirablement dans le même axe. Tout simplement parce que, enfin je crois que l’explication est juste, l’un et l’autre, celui de l’extérieur à l’Étoile et celui de l’intérieur, le Carrousel, ont été placés exactement dans l’axe des portes centrales du Palais des Tuileries, mais ils ne se voyaient pas l’un l’autre. De telle sorte qu’il a fallu, acte pas forcément plus heureux, détruire le Palais des Tuileries, pour que l’on découvre cette perspective que le Palais lui même brisait.

Grande discussion lorsque l’on a voulu faire la pyramide. Est ce que la pyramide ne va pas saccager cette perspective, cette fameuse perspective ? Et, j’ai lu des articles très savants qui expliquaient qu’en effet, la perspective était broyée. Or, l’axe du Louvre et de la Cour Napoléon, n’est pas l’axe des Champs-Élysées, à cause de la courbure du sol et en même temps de l’absence de prévision, d’urbanisme.

Entre le Château Fort et le Palais des Tuileries entre le dessin admirable des jardins de Catherine de Médicis, et la distribution des deux portes centrales du Palais et le Fort là bas du Château de la Cour Carré, ce n’est pas le même axe, et la pyramide où nous sommes n’est pas dans l’axe des Champs-Élysées. Elle ne gêne aucunement, pour peu qu’on puisse la voir. L’axe s’apercevra mieux encore puisqu’il y aura, il y a déjà un point qui le marquera : c’est ce socle que vous avez dû apercevoir sur lequel sera juchée une statue de Le Bernin. Et, on voit très bien que l’axe si l’on regarde vers le fond, c’est à dire vers le Pavillon Sully, va presque entre le Pavillon Sully lui même et l’angle droit du Palais du Louvre. Bien qu’il n’y a pas de contradiction, il y a complément.

Pas contradiction. Par rapport à l’œuvre des siècles, on ne doit jamais être choqué de ce que chaque siècle apporte, ses modes, ses styles, ses architectures. Il faut simplement éviter que cela ne soit la cause d’un désastre pour l’oeil, mais ce que vous avez devant vous, dans la Cour Napoléon, ce que l’on voit, c’est je le répète, l’œuvre essentiellement de Napoléon III, et de la troisième République, essentiellement.

Quand on m’expliquait que nous avions mis à bas l’œuvre de Charles V, enfin j’ai vu cela dans les articles dits sérieux, il y avait de quoi étonner. Est ce que le travail de Napoléon III et des architectes de la troisième République a été si désastreux, je ne le crois pas, puisque l’opinion publique reconnaît devant le Louvre l’un des lieux dominants de l’architecture française. Mais enfin, un caractère sacré n’empêche pas d’imaginer qu’au siècle suivant, on puisse faire quelque chose d’autre. C’est ce qui a été fait avec la pyramide, dont la hauteur et les dimensions ont été calculées de telle sorte qu’elle n’offense pas l’harmonie générale. Je crois que la hauteur est de quelques 20 mètres, que la base de chaque côté est de quelques 30, 32 mètres. Les proportions sont celles rapportées, naturellement réduites, de la pyramide de Guizeh. Quand on arrive comme vont le faire maintenant les Parisiens, puisque c’est ouvert depuis ce matin, et je vous remercie d’avoir bien voulu participer à cette inauguration, désormais l’accès est libre, pas de l’intérieur, mais de l’extérieur, de la place. On s’apercevra de ce qu’a donné notre XXème siècle finissant par la patte magique d’un grand architecte lui même d’origine, chinoise et de nationalité américaine, associé à des architectes français, au conservateur français, amoureux de leur art et respectueux des œuvres. Tout cela s’est déroule en harmonie avec une exécution, par les entreprises, de grande qualité.

Si vous voulez bien observer l’alliage des bétons coffrés dans du pin d’orégon, la blancheur du béton comparée à la pierre de Bourgogne, venue de deux lieux de Bourgogne assorti sur le sol et sur les murs, vous verrez avec quel soin extrême, et quel souci de notre histoire, l’ensemble de ces ouvrages a été ordonné. Des difficultés provisoires ont été connues avec le Ministère des Finances, c’est toujours difficile aussi d’interrompre une autre tradition. Beaucoup d’événements importants de notre histoire se sont déroulés dans l’ancien Ministère, ce fameux Ministère des Finances, il y a eu les accords du Louvre… C’est toujours un certain déchirement que de mettre un terme à cela. Mais je crois que c’est un bien pour les fonctionnaires de ce Ministère, pour les amateurs d’art et les visiteurs du Musée, et pour l’urbanisme de cette ville avec la communication que nous venons d’ouvrir par le passage Richelieu qui va désormais permettre un accès direct avec le Palais Royal.

Je pense que tout le monde y gagne, et la compréhension de M. BÉRÉGOVOY, dès les années 1980 et quelques, va nous permettre de parachever cette œuvre, tandis qu’en même temps était décidée la construction d’un nouveau Ministère des Finances, à Bercy, qui lui permettra de rassembler ou de regrouper, les deux tiers peut être des fonctionnaires répartis entre plusieurs dizaines d’immeubles aujourd’hui, dans des conditions et d’organisation bureautiques et de communication incomparables. Je crois, que là, les fonctionnaires du Ministère des Finances bénéficieront d’une des organisations, peut être les plus modernes de l’Europe actuelle. Ce sera un jour dépassé mais en tout cas dans l’état présent des choses, cela facilitera considérablement le travail de la fonction publique et du Ministère de l’Économie et des Finances, la communication avec toutes les places du monde et sans doute l’amorce — du moins je l’espère — de tout un quartier sur les deux rives de la Seine où l’on verra s’organiser le quartier des affaires, le quartier financier qui se trouve lui aussi exagérément dispersé dans Paris.

Vous voyez, cela fait beaucoup de choses à partir de cette pyramide dont les dimensions sont harmonieuses mais modestes, qui permettra cependant l’entrée de visiteurs par les différents escaliers sous et hors de la pyramide. Je veux dire que les accès sur la Cour Napoléon, mais aussi aux abords, le passage Richelieu et bien d’autres encore devraient permettre par les escaliers de laisser passer dans les moments de surchauffe qui seront quand même rares à ce point là, voyons quelques 5000 personnes toutes les vingt minutes. Tout cela va permettre de visiter commodément un admirable musée qui n’a pas été mis suffisamment en valeur jusqu’alors : on peut faire confiance aux conservateurs, pour le livrer, ce musée là, nouveau, amoureusement à tous les amateurs du monde entier. Voilà le sens de l’inauguration de ce matin. Ou encore certains aspects de la signification qu’il convient d’y donner car il y aurait encore beaucoup d’autres choses à dire bien entendu.

Je m’étais refusé à faire un discours mais enfin je vous parle selon l’inspiration du moment et sans autre plan que celui d’expliquer un peu pourquoi nous sommes là et dans quelles conditions. Bien entendu dès lors que nous avions ces immenses souterrains, indépendamment de tout l’aspect marchand et des commodités nécessaires, des caféterias ou restaurants, on a également prévu cet auditorium qui permettra toutes les manifestations possibles et imaginables y compris — cela a été prévu pour cela — la musique qui trouvera ici son logis.

Il est toujours très difficile de résister à la pression administrative, au demeurant si nécessaire. On peut dire que ce qui a été ici reconquis représente une avancée très importante pour l’ensemble du patrimoine français. La rénovation de ce qui existait, la découverte de ce que nous ne connaissions pas, l’harmonie entre les différents éléments en question, maintenant cette pyramide qui va s’inscrire un peu à la manière des monuments de Paris dans un paysage extérieur sans doute de la ville mais intérieur aux Français. Chaque Français saura que sa ville capitale, en plus des monuments fameux qui jalonnent cette histoire,dispose ici dans un lieu historiquement sacre, d’un élément, d’une construction supplémentaire qui a cherché à répondre à tous les besoins et aux exigences de l’esthétique.

J’en ai fini mais je crois que parmi vous, il y a un certain nombre de journalistes. Je ne sais pas de quel temps nous disposons exactement mais pendant quelques instants, s’ils veulent des informations complémentaires, ils pourront s’adresser à M. BIASINI, à M. VIVENNE, aux responsables qui ont mené à bien ces travaux, ils pourront s’adresser aussi au Ministre compétent, c’est à dire M. LANG, enfin ils trouveront à qui parler. Dès maintenant, s’ils souhaitent que je réponde à telle ou telle question pressante au moment d’écrire leurs papiers, je suis à leur disposition. Cela dit, je ne les vois pas. J’ai la lumière dans les yeux. Je ne vous distingue que fort mal. J’ajoute — je dis cela aux techniciens — que si je n’avais pas adopté ce parti pris, il m’eût été impossible de lire mes papiers, mais donc je ne sais pas si des mains se lèveront… Les journalistes sont habitués à vivre d’autorité. Si certains veulent prendre la parole, qu’ils s’adressent — je ne sais pas moi — à quelqu’un et qu’ils le fassent tout de suite parce que la suite de l’ordre du jour nous appelle ailleurs.

Je vous remercie. Je crois que nous venons de prendre part à un moment important de notre histoire tout simplement.

 

Symbolique de la Pyramide :
 

LES 20 ANS DE LA PYRAMIDE DU LOUVRE Cité de verre
Julie de la Patellière pour Evene.fr – Mai 2009 – Le 28/05/2009
Il y a vingt ans, la Pyramide de François Mitterrand voyait le jour en pleine controverse. Aujourd’hui, loin d’être polémique, elle est devenue l’un des symboles incontournables du musée, à côté de la ‘Joconde’ et de la ‘Victoire de Samothrace’. La construction de verre continue néanmoins de déchaîner passions et fantasmes, entre chiffre diabolique, fait du prince et triangle franc-maçon. Mystère des pyramides, quand tu nous tiens…

Dans la tradition des rois bâtisseurs, les présidents de la Ve République aiment à laisser leur empreinte dans l’architecture de la capitale : Georges Pompidou et le centre Beaubourg, Jacques Chirac et le musée du quai Branly, Nicolas Sarkozy et le Grand Paris. François Mitterrand est l’exemple même du président constructeur, avec de nombreux projets menés à bien, comme la BnF (qui porte son nom) l’arche de La Défense, ou encore la Pyramide du Louvre. Ce chantier fut le premier de ses grands travaux. En 1981, le musée a besoin d’un coup de jeune : les salles sont sombres, l’entrée étranglée, les collections mal présentées. Ainsi, quelques mois seulement après son investiture, Mitterrand présente son projet du Grand Louvre. Il lance un relooking complet, qui s’étendra au final sur vingt ans et coûtera un milliard d’euros. Car le chemin est rude. Les difficultés commencent avec le ministère des Finances, installé à cette époque dans l’aile Richelieu. Voulant dédier entièrement le palais au musée, le président souhaite en effet déloger Edouard Balladur, alors ministre de la première cohabitation, qui refuse de partir pour Bercy. Mais la machine est lancée : l’ancien conseiller d’André Malraux, Emile Biasini, est nommé administrateur du projet. C’est lui qui choisit l’architecte sino-américain Ming Pei pour dessiner le clou du nouveau Louvre : la Pyramide.

La bataille de la Pyramide

National Gallery de Washington, Ieoh Ming Pei, (c) National Gallery de Washington »Le plus important est en dessous, la pyramide toute seule n’existe pas », déclare Pei en 1983. Il pense alors à l’élaboration d’une véritable « Ville Louvre », comme la désignera plus tard le réalisateur Nicolas Philibert dans son documentaire consacré au musée. C’est pourtant bien cette construction de 200 tonnes de verre et de métal qui pose problème. « Inadmissible », « Grande erreur » titre alors le journal Le Figaro. Un journaliste perd même sa place au Monde pour avoir signé l’article « La Maison des morts ». Les adversaires au projet estiment que l’érection d’un tel monument fausse la perspective de la cour Napoléon, et dénature le site. Le mariage d’architecture classique et moderne est jugé hasardeux. Alors les pamphlets pleuvent. L’un d’eux, ‘Paris mystifié, la grande illusion du Grand Louvre’, est préfacé par Henri Cartier-Bresson. On craint une dérive à la Disneyland. On déteste « La géométrie glaciale » de l’édifice. Mais il s’agit surtout d’un débat droite/gauche. Pourtant, le projet de pyramide ne datait pas d’hier mais de… Napoléon Ier ! Lui qui conduisit la vraie bataille des Pyramides en 1798, avait mis au goût du jour le style Empire, influencé par l’Egypte ancienne. Mitterrand se prenait-il donc pour un pharaon quand il décida d’élever ce bâtiment, autrefois grandiose tombeau funèbre ?

« Tontonkhamon »

Billet de 1 dollar, (c) DRLe choix d’un symbole fort comme l’est une pyramide, reprenant à la fois la géométrie du triangle et le mystère inexpliqué d’une civilisation perdue, ne pouvait laisser indifférent. Dès son inauguration en 1989, les thèses ésotériques se multiplient. On prétend par exemple que la pyramide compte 666 plaques de verre. Or ce chiffre est le Nombre de la Bête, cité dans ‘L’Apocalypse’ de saint Jean et associé à Satan. Dan Brown reprend cette théorie dans le ‘Da Vinci Code’, précisant qu’il s’agit là d’une demande explicite et « bizarre » du président Mitterrand. En réalité, il y en a 673. Un autre mythe veut que ce symbole renvoie à la franc-maçonnerie. Il est vrai que la pyramide et le triangle (qui reprennent le chiffre 3 sacré de la Trinité) sont omniprésents dans les représentations maçonniques. De la ‘Flûte enchantée’ au billet de un dollar américain, en passant par la ‘Déclaration des droits de l’homme et du citoyen’, les pyramides pullulent, souvent surmontées de l’Oeil de la Providence. Entre Dieu architecte bâtisseur du monde et celui que le Bébête show appelait Dieu, autrement dit la grenouille Mitterrand, n’y aurait-il qu’un pas ? D’aucuns soutiennent que tous les grands travaux du Président sont en fait des emblèmes maçonniques : sphère de la Géode, arche de La Défense, Pyramide du Louvre.

Succès

Les influences de l’architecte en charge du projet sont pourtant toutes autres. Elève de Walter Gropius et de Marcel Breuer, chefs de file du Bauhaus, le style de Ieoh Ming Pei est caractérisé par des lignes pures, sans ornement. Il aime les matériaux froids comme le béton, le verre et l’acier. Ses oeuvres sont souvent géométriques, à base de prismes ou de cubes. A la fois massives et aériennes, elles cumulent surfaces aveugles et puits de lumière. Agé aujourd’hui de 92 ans, l’architecte fut couronné du célèbre Pritzker Price. Malgré les débats, sa pyramide connut, dès son ouverture au public, un succès foudroyant. Le nombre de visiteurs passa de 3 millions (avant les travaux) à 8,5 aujourd’hui. On en fait même des répliques pour orner les bouches de métro en Chine ! Face à cette affluence, tout porte à croire que de nouvelles installations sont à prévoir dans les sous-sols du Louvre. Son directeur, Henri Loyrette, juge « très insuffisantes » les infrastructures en place. Il faut délocaliser la billetterie, multiplier les pôles d’accueil car les groupes et les files d’attente s’entortillent sous la verrière. On n’arrête pas le progrès !

 

 

Le Cygne

À Victor Hugo

I

Andromaque, je pense à vous! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas! que le coeur d’un mortel);

Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s’étalait jadis une ménagerie;
Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
«Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre?»
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide
Comme s’il adressait des reproches à Dieu!

II

Paris change! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m’opprime:
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime
Et rongé d’un désir sans trêve! et puis à vous,

Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d’un tombeau vide en extase courbée
Veuve d’Hector, hélas! et femme d’Hélénus!

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique
Piétinant dans la boue, et cherchant, l’oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard;

À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
Et tètent la Douleur comme une bonne louve!
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!

Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor!
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus!… à bien d’autres encor!

— Charles Baudelaire

 

Changement de lieu : la Seine
Premières conclusions : la ville lieu de passages.

Passage et fluidité, circulation des biens et des personnes : modèle libéral
Idéal de communication (les ponts)
La maîtrise de la nature (les jardins)
Prouesses techniques de l’homme (les bâtiments)
Prouesses culturelles
Centralisme (tout est au centre de Paris), d’ où le choix du quai Branly par ex. comme symbole de décentralisation
Les allées de promenade
Tout est fait pour montrer la puissance du pouvoir et la force de la règle.. (classicisme)
Mais aussi la puissance d’un Etat qui fait évoluer son patrimoine et refuse de se laisser enfermer dans les vestiges d’une culture passée (noter dans la perspective l’association de l’Arc de Triomphe et de la Défense).

Ah! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.
Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.
Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.
Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.
Les yeux du père disaient: « Que c’est beau! que c’est beau! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon: « Que c’est beau! que c’est beau! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.
Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le coeur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites: « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici? »
Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment!  Le spleen de Paris Baudelaire