Aristote

Apprendre à se connaître est très difficile […] et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître!); mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes : ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons: la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même.

Aristote

CHAPITRE PREMIER. Traité de l’âme Remacle.org

Importance et difficulté de l’histoire de l’âme. – De la méthode à suivre dans cette étude : il ne faut pas se borner à l’âme de l’homme : questions à poser et à résoudre. – De l’union de l’âme et du corps : l’âme étant unie indissolublement au corps, c’est au naturaliste, surtout, qu’appartient l’étude de l’âme. – Rapports de la physique, des mathématiques et de la philosophie première.

§ 1. 402a Bien que toute science soit, selon nous, une chose belle et de grand prix, on peut pourtant s’occuper de telle science plus que de telle autre, soit parce qu’elle exige des recherches plus précises, soit parce qu’elle traite d’objets plus relevés et plus admirables; et à ces deux titres, nous avons toute raison de placer en première ligne l’histoire de l’âme. On peut dire que cette connaissance contribue beaucoup à compléter l’ensemble de la vérité, et surtout à faire comprendre la nature, parce que l’âme est en quelque sorte le principe des êtres animés. Nous cherchons donc à découvrir et à connaître d’abord sa nature et son essence, et ensuite tous les faits accessoires qui se rapportent à elle. C’est que, parmi les divers faits qui la concernent, les uns semblent être ses affections propres; et quant aux autres, c’est à cause d’elle qu’ils appartiennent aussi aux êtres animés.
§ 2. Mais, dans tous les cas, il est de tout point des plus difficiles d’avoir sur l’âme quelques notions positives. En effet, il y a ici une difficulté commune à bien d’autres choses encore, et je veux dire la question de savoir ce qu’est l’essence, ce qu’est la chose. II pourrait sembler au premier coup d’œil qu’il n’y a qu’une seule méthode pour étudier toutes les choses, quand nous voulons en connaître l’essence, de même qu’il n’y a qu’une seule démonstration pour les qualités propres de ces choses; et l’on pourrait croire qu’il faut s’enquérir de cette méthode unique. D’autre part, s’il n’existe point de méthode générale et commune pour savoir ce que sont essentiellement les choses, il devient encore plus difficile de faire cette étude; car dès lors il faudra rechercher en particulier pour chaque chose quelle est la marche à suivre. Quoique l’on voie évidemment qu’il faut procéder par démonstration, par division ou par telle autre méthode, il n’en reste pas moins bien des difficultés et bien des chances d’erreur; car on ne sait de quels principes il convient de partir, puisque les principes sont différents pour des choses différentes, et qu’ainsi ceux des nombres ne sont pas ceux des surfaces.
§ 3. Peut-être faut-il indiquer d’abord celui des genres de l’être dans lequel est placée l’âme et ce qu’elle est; je veux dire qu’il faut indiquer si elle est un être et substance, ou qualité, ou quantité, ou telle autre des catégories et divisions admises, et voir ensuite si elle fait partie des choses en puissance, ou si elle n’est pas plutôt une sorte de réalité achevée et complète, une entéléchie; et cette différence n’est pas de 402b petit intérêt.
§ 4. En outre, on doit examiner si l’âme est divisée en parties ou si elle est sans parties. II faut encore rechercher si toute âme est ou n’est pas de même espèce; et en supposant que les âmes ne soient pas de même espèce, si elles différent en espèce ou en genre, tandis qu’à présent ceux qui parlent ou font des recherches sur l’âme paraissent se borner exclusivement à l’âme de l’homme.
§ 5. On doit aussi bien prendre garde à savoir précisément si l’on peut donner de l’âme une seule définition, par exemple, pour l’animal en général; ou bien s’il faut une définition différente de chacun des êtres animés, du cheval, du chien, de l’homme, de Dieu. C’est que l’animal, pris en un sens universel, ou n’est rien, ou bien n’est que quelque chose de très ultérieur. Même observation pour tout autre terme commun auquel on attribuerait l’âme.
§ 6. D’autre part, s’il n’y a pas plusieurs âmes, mais s’il y a seulement plusieurs parties de l’âme, faut–il étudier l’âme tout entière avant ses parties? Pour les parties mêmes, il est difficile de dire quelles sont celles qui diffèrent naturellement entre elles; et il n’est pas plus aisé de savoir s’il faut étudier les parties avant leurs fonctions; et, par exemple, la pensée avant l’intelligence, la sensation avant la sensibilité; et de même pour les autres.
§ 7. Si l’on commence par les fonctions, on peut se demander s’il faut d’abord étudier les opposés; et, par exemple, l’objet senti avant ce qui sent, l’objet conçu par l’intelligence avant l’intelligence qui le conçoit.
§ 8. Certainement il parait utile de connaître l’essence pour bien comprendre ce qui cause la qualité dans les substances; et ainsi, dans les mathématiques, il faut savoir ce que c’est que droit et courbe, ligne et surface, pour voir à combien d’angles droits sont égaux les angles du triangle. Mais réciproquement, la connaissance des qualités sert aussi, en grande partie, à faire connaitre l’essence de la chose. En effet, c’est quand nous pouvons expliquer, suivant ce qui nous semble, les accidents de la chose, sinon tous, du moins la plupart, que nous pouvons aussi le mieux nous rendre compte de son essence. L’essence est le vrai principe de toute démonstration; et il résulte de là que toutes les définitions où l’on ne connaît pas 403a les accidents de la chose, et où il n’est pas même aisé de s’en faire une idée, sont évidemment des définitions de pure dialectique et tout-à-fait vides.
§ 9. Quant aux affections de l’âme, on peut se demander si elles sont toutes sans exception communes au corps qui a l’âme, ou bien s’il n’y en a pas quelqu’une qui soit propre à l’âme exclusivement. C’est là une recherche indispensable, mais elle est loin d’être facile. L’âme, dans la plupart des cas, ne semble ni éprouver ni faire quoi que ce soit sans le corps; et, par exemple, se mettre en colère, avoir du courage, désirer, et en général sentir. La fonction qui semble surtout propre à l’âme, c’est de penser; mais la pensée même, qu’elle soit d’ailleurs une sorte d’imagination, ou qu’elle ne puisse avoir lieu sans imagination, ne saurait jamais se produire sans le corps.
§ 10. Si donc l’âme a quelqu’une de ses affections ou de ses actes qui lui soit spécialement propre, elle pourrait être isolée du corps; mais si elle n’a rien qui soit exclusivement à elle, elle n’en saurait être séparée. C’est ainsi que le droit, en tant que droit, peut avoir bien des accidents, et, par exemple, il peut toucher en un point à une sphère d’airain ; mais cependant le droit, séparé d’un corps quelconque, ne touchera pas cette sphère; c’est que le droit n’existe pas à part, et qu’il est toujours joint à quelque corps. De même aussi, toutes les modifications de l’âme semblent n’avoir lieu qu’en compagnie du corps: courage, douceur, crainte, pitié, audace, joie, aimer et haïr. Simultanément à toutes ces affections, le corps éprouve aussi une modification. Ce qui le montre bien, c’est que si parfois, même sous le coup d’affections violentes et parfaitement claires, on ne ressent ni excitation ni crainte, parfois aussi on est tout ému d’affections faibles et obscures, lorsque le corps est irrité et qu’il est dans l’état où le met la colère. Ce qui peut rendre ceci plus évident encore, c’est que souvent, sans aucun motif réel de crainte, on tombe tout-à-fait dans les émotions d’un homme que la crainte transporte; et, si cela est vrai, on peut affirmer évidemment que les affections de l’âme sont des raisons matérielles. Par suite, des expressions telles que celles-ci : Se mettre en colère, signifient un mouvement du corps qui est dans tel état, ou un mouvement de telle partie du corps, de telle faculté du corps, causé par telle chose et ayant telle fin.
§ 11. Voilà aussi pourquoi c’est au physicien d’étudier l’âme, soit tout entière, soit sous un rapport particulier. D’ailleurs, le naturaliste et le dialecticien exposeraient tout différemment ce qu’est chaque affection de l’âme, et, par exemple, la colère. L’un dirait que c’est le désir de rendre douleur pour douleur, ou donnerait telle explication analogue; l’autre dirait que c’est un bouillonnement du sang 403b ou de la chaleur qui se porte au cœur. Ainsi l’un s’attache à la matière, l’autre à la forme et à la notion. La notion est la forme de la chose; mais il faut nécessairement, si la chose est, qu’elle soit dans une matière spéciale. Ainsi, prenant cette notion de la maison : Abri qui nous empêche de souffrir de l’intempérie des vents, des pluies, des chaleurs, le naturaliste parlera de pierres, de bois, de poutres; l’autre, au contraire, dira que la forme de la maison est telle et qu’elle a telle fin. Où est ici le naturaliste? est-ce celui qui ne parle que de la matière et qui ignore la notion? ou bien est-ce celui qui ne connaît que cette notion? N’est-ce pas plutôt celui qui réunit les deux conditions? Mais quel est celui d’entre eux qui les possède l’une et l’autre? Les modifications de la matière non séparées d’elle, et en tant qu’elles n’en sont pas séparées, ne sont étudiées que par le physicien, qui doit s’occuper de toutes les actions et de toutes les modifications de tel corps spécial et de telle matière spéciale. Toutes les fois que l’on ne considère pas le corps en tant qu’il est de telle façon, c’est à un autre que le physicien de l’étudier; et dans certains cas, cet autre devient un artiste, ou, selon l’occasion, architecte, médecin, etc. Quant aux modifications non séparées, mais qui ne sont plus considérées comme appartenant à tel corps spécialement, et qui sont considérées par abstraction, c’est l’affaire du mathématicien. En tant que séparées, elles sont l’objet de la philosophie première.
Mais revenons à notre point de départ : nous disions que les modifications de l’âme sont inséparables de la matière physique des êtres animés, en tant qu’elles sont, par exemple, courage, crainte, etc. ; et elles ne sont pas du tout comme la ligne et la surface.
 première définition de l’âme : « l’âme est en quelque sorte le principe des êtres animés »

 

 

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