A la racine de la subjectivité Un Rousseau phénoménologue ?

A la racine de la subjectivité

Un Rousseau phénoménologue ?

par Olivier Chelzen , le 20 mars 2008

Pour P. Audi, la philosophie de Rousseau est tout entière tournée vers la constitution d’une éthique permettant à l’âme de jouir d’elle-même, sans être écartée de soi par la vie sociale. Mais cette interprétation reste discutable, parce qu’elle néglige l’effort de Rousseau pour ne jamais dissocier la morale et la politique.

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Recensé : Paul Audi, Rousseau : une philosophie de l’âme, Paris, Verdier, 2008, 444 p., 9,80 euros.

Que la philosophie de Rousseau puisse être interprétée comme une phénoménologie, voilà qui n’apparaît pas évident au premier abord. C’est pourtant ce que tente de montrer Paul Audi dans ce livre original et stimulant.

Tout part de l’identification que Rousseau est censé avoir opérée entre la nature et le sentiment intérieur [1]. Celui-ci n’est rien d’autre que l’affection originelle de l’âme qui est l’épreuve qu’elle fait d’elle-même, immédiatement. C’est ce que P. Audi appelle « l’auto-affection » (p. 33). On est ici à la racine de la subjectivité, dans la coïncidence à soi si parfaite que l’on ne peut même pas parler de présence à soi (ce qui suppose déjà une objectivation de soi), mais plutôt de « présenteté », ou d’ipséité. Cette auto-affection primordiale, sourde et impersonnelle, qui est celle du Soi, est toujours présente sous les affections diverses et changeantes du moi. Bien plus, elle en constitue la condition de possibilité.

Or, il apparaît que la vie sociale constitue le lieu privilégié d’une expérience malheureuse : celle de l’écart de soi à soi, voire de l’oubli de soi. L’éthique consiste donc à revenir à soi, à redevenir soi ; elle est la voie ouverte par le philosophe qui a pour mission de « rendre le soi à lui-même » (p. 27). Mais chaque individu doit emprunter un cheminement particulier pour retrouver son centre. On est à l’opposé d’une Morale, fondée sur des valeurs transcendantes, un ensemble de devoirs provenant du Dehors, et auxquels nous devrions, universellement, nous conformer. Tout se joue dans l’immanence, depuis la nature particulière de l’individu qui doit rechercher les conditions de l’affermissement et de la pleine expansion de son âme.

Au cœur de la vie de l’âme

Rousseau, selon P. Audi, montre dans son œuvre en quoi l’intériorité de l’être-en-vie s’oppose de manière irréductible à l’extériorité de l’être-au-monde. C’est donc dans les replis de la subjectivité que la vie se donne à elle-même dans l’auto-affection originelle qui constitue « la donnée première et primordiale de l’existence » (p. 42). La vie jouit d’elle-même en s’éprouvant, et c’est ainsi qu’il faut comprendre la thèse si célèbre de la bonté de la nature : la bonté est « la substance même de la vie » (p. 59). Quant à l’état de nature, que nous portons toujours au plus profond de notre être, il est ce lieu où la vie reprend possession d’elle-même, lorsque l’extériorité de l’être-au-monde est mise entre parenthèses (p. 70).

Mais cette prise de possession de soi joyeuse de la vie serait impossible sans la force d’attraction que constitue l’amour de soi, ou le premier principe de l’âme [2]. Or, l’amour de soi est une passion, la passion primitive dont toutes les autres ne sont que la phénoménalisation. A travers lui, c’est le « pâtir » que Rousseau découvre au cœur de cette épreuve de soi (sans d’ailleurs, pour P. Audi, le réaliser pleinement). Ce « pâtir » est tout à la fois « souffrance de soi » et « souffrir avec » : car c’est bien depuis l’intimité du Soi vivant que le principe de pitié prend corps.

Une éthique de l’affectivité

La fin éthique n’est autre que le bonheur humain, résidant dans le plaisir d’exister. Pour y parvenir, c’est vers lui-même que le sage doit se tourner, et si la vertu est sa force, elle est ce qui lui permet de se maintenir fermement en lui-même, « comme on le dirait d’une forteresse ou d’une place forte » (p. 151). Mais pour cela, il faut apprendre à se connaître, et à réaliser l’accord avec soi-même en adaptant son vouloir à son pouvoir, tant il est vrai que c’est dans l’excès de celui-ci sur celui-là que se loge tout le malheur humain.

On peut donc aisément comprendre que cette recherche trouve son champ d’investigation privilégié dans les écrits dits autobiographiques. Il s’y agit essentiellement de se tourner vers soi pour y saisir la loi de transformation des affects, de manière à se rendre capable de convertir la souffrance en joie. Cette histoire des variations affectives est en particulier l’objet des Rêveries. En raison de la situation particulière de mise entre parenthèses du monde, dans laquelle se trouve Rousseau à la fin de sa vie, il va pouvoir se pencher sur lui-même non plus pour y trouver les effets engendrés par les événements du monde, mais la logique d’auto-engendrement des sentiments eux-mêmes. Cette situation d’enfermement dans la sphère de la subjectivité lui permettra avec profit d’appliquer « le baromètre à son âme [3] ».

Après une distinction très éclairante entre rêverie et méditation (p. 242) où il montre que dans la rêverie-promenade, le promeneur se porte tout entier avec soi, indissolublement corps et âme, P. Audi nous fait remarquer en quoi l’absence d’objet de la rêverie et de la promenade permet au sujet de jouir seulement de son pouvoir de penser et d’agir, c’est-à-dire finalement de lui-même, de sa propre puissance.

Si l’impératif éthique consiste à « être soi », il faut maintenant comprendre cette « sortie de soi », cette contradiction d’avec soi qui fait le malheur de l’homme. Or, c’est dans la vie sociale que l’homme se perd. Gouverné par l’amour-propre, happé par le jeu des distinctions, il n’a plus de consistance que dans le regard des autres. Il n’est plus lui-même, mais seulement « l’Autre d’un autre » (p.117). Dès lors, « nous n’existons plus où nous sommes, nous n’existons qu’où nous ne sommes pas » [4]. C’est ce que montre la lettre de Saint-Preux placée en exergue au début du livre, qui décrit les mœurs parisiennes et fait ainsi un tableau de l’être-faux, de l’être-en-dehors-de-soi [5]. La conscience a alors pour fonction, si elle se fait entendre, de ramener l’être égaré à soi.

Il ne reste plus à P. Audi qu’à creuser ce que renferme ce sentiment d’exister, principe phénoménologique et fin éthique de la philosophie de Rousseau. Or, il apparaîtra finalement que cette « position » de soi est en même temps épreuve et amour de « l’ordre inaltérable de la nature ». Ainsi, l’amour de l’ordre est le prolongement nécessaire de l’amour de soi ; c’est quand l’âme se retrouve pleinement elle-même, en elle-même, que sa force expansive lui permet de se joindre affectivement au Tout de la nature comme vie.

Le véritable « problème Jean-Jacques Rousseau » [6]

Paul Audi est manifestement passionné par les Rêveries du promeneur solitaire. Il semble y trouver l’intuition, peut-être jamais entièrement claire aux yeux de Rousseau, selon laquelle les sentiments ont un dynamisme propre et qu’en ce sens, on n’a aucunement besoin de sortir de l’intériorité pour expliquer la variation de nos tonalités affectives. Il montre en quoi Michel Henry, bien plus tard, prend pleinement en charge cette idée en explicitant son contenu, à savoir que la souffrance est nichée au cœur de l’épreuve primordiale de soi, qu’elle est souffrance d’un être rivé à soi, « acculé à soi [7] ». C’est bien avec ce dernier auteur que le passage d’une tonalité affective à une autre, la transformation de la souffrance en joie dans l’immanence d’une subjectivité absolue, est thématisée comme telle.

Cette thèse est paradoxale, puisqu’elle va à l’encontre du principe premier et explicite, celui-là chez Rousseau, selon lequel le mal, et par conséquent la souffrance, viennent toujours de l’extérieur [8].

Si l’on veut tirer les conséquences de ce principe, en ce qui concerne son éthique, il faut donc dire que le bonheur ou le malheur de l’individu ne sont que l’effet du monde, des situations dans lesquelles il est pris. L’éthique pourrait alors consister essentiellement à modifier l’extériorité, pour en être affecté de la manière la plus profitable. Plus qu’un travail exclusivement centré sur soi, c’est une négociation avec le monde qu’il faudrait engager. C’est précisément l’idée de la morale sensitive [9], texte que Rousseau avait le projet d’écrire. Cependant, P. Audi ne lui prête pas l’importance qu’il mérite, affirmant qu’il a été abandonné en raison de son incohérence, mais sans se demander si Rousseau ne l’avait pas mis en œuvre ailleurs, notamment dans La nouvelle Héloïse.

D’une façon générale, P. Audi voit dans cette thèse selon laquelle la souffrance vient du Dehors une « dérobade » de Rousseau (p. 235), une réaction psychologique de déni destinée à se préserver du risque de découvrir l’origine de la souffrance en soi. Il est permis d’avancer des réserves face à ce type d’explications.

D’autre part, et cette observation est liée à la précédente, en faisant de Rousseau un penseur de la subjectivité absolue, on court le risque de perdre de vue la « relation », relation entre intériorité et extériorité, entre individu et société, entre morale et politique, dont il n’a jamais cessé d’affirmer l’importance capitale [10]. A cet égard, la thèse de Rousseau, c’est que l’on ne saurait prétendre comprendre les individus indépendamment du contexte social et politique dans lequel ils s’inscrivent. Ce sont bien les individus qui font la société, mais en retour elle fait aussi d’eux ce qu’ils sont (même s’ils en sont coupés comme c’est le cas du promeneur solitaire, car être rejeté par la société, c’est encore être en rapport avec elle). Nos existences sont relatives, et nous ne pouvons véritablement connaître ce que nous sommes qu’en tenant compte des rapports qui nous constituent. D’où la nécessité de mettre au premier plan le problème politique, y compris pour rendre compte de ce qu’il y a de plus intime dans la sphère individuelle. Or, cette nécessité, il me semble que la lecture de P. Audi ne la reconnaît pas.

Cependant, ce livre est sûrement moins un livre d’histoire de la philosophie, au sens étroit de l’expression, que le livre d’un philosophe, développant sa propre pensée à partir de la lecture d’un autre philosophe. Et nous suivons avec plaisir P. Audi, nourri par les auteurs qui l’ont inspiré, dans ce voyage au fond de la subjectivité et de ses forces vives.

par Olivier Chelzen , le 20 mars 2008


Aller plus loin

- Rousseaustudies

- Le site de Pierre Cohen-Bacrie qui recense la plupart des œuvres numérisées de J.-J. Rousseau

- Sur Michel Henry

- La Société Michel Henry

Pour citer cet article :

Olivier Chelzen, « A la racine de la subjectivité. Un Rousseau phénoménologue ? », La Vie des idées, 20 mars 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/A-la-racine-de-la-subjectivite.html

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

Notes

[1« La nature, c’est-à-dire le sentiment intérieur… », J.-J. Rousseau, Lettre à Vernes du 18 février 1758, in Lettres philosophiques, Vrin, 1974, p. 54.

[2Sur ce point, il faut notamment se reporter à l’extraordinaire interprétation de l’accident de Ménilmontant, décrit dans les Rêveries, que propose P. Audi (p. 95-104).

[3Les rêveries, Première promenade, O.C. I, p. 1000-1001.

[4Émile, O. C. IV, p. 308.

[5La nouvelle Héloïse, II, 14, O.C. II, p. 231-236.

[6Sous-titre du décisif 7ème chapitre (p.176-237) qui constitue une référence au livre de E. Cassirer, Le problème Jean-Jacques Rousseau, Paris, Hachette, 1987.

[7M. Henry, Phénoménologie matérielle, Paris, PUF, 1990, p.174-175.

[8« L’Emile en particulier, (…) n’est qu’un traité de la bonté originelle de l’homme, destiné à montrer comment le vice et l’erreur, étrangers à sa constitution, s’y introduisent du dehors et l’altèrent insensiblement. » Dialogues, O.C. I, p. 934.

[9Cf. Les confessions, O. C. I, p. 408-409.

[10« Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux. » Émile, O.C. IV, p. 524.


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