Choisir son Premier Ministre

Dans ce texte Machiavel explique comment choisir son Premier MinistrePortrait of Niccolò Machiavelli by Santi di Tito

Machiavel Le Prince Chapitre XXII.Des secrétaires des princes.

Ce n’est pas une chose de peu d’importance pour un prince que le choix de ses ministres, qui sont bons ou mauvais selon qu’il est plus ou moins sage lui-même. Aussi, quand on veut apprécier sa capacité, c’est d’abord par les personnes qui l’entourent que l’on en juge. Si elles sont habiles et fidèles, on présume toujours qu’il est sage lui-même, puisqu’il a su discerner leur habileté et s’assurer de leur fidélité ; mais on en pense tout autrement si ces personnes ne sont point telles ; et le choix qu’il en a fait ayant dû être sa première opération, l’erreur qu’il y a commise est d’un très fâcheux augure. Tous ceux qui apprenaient que Pandolfo Petrucci, prince de Sienne, avait choisi messer Antonio da Venafro pour son ministre, jugeaient par là même que Pandolfo était un prince très sage et très éclairé.

On peut distinguer trois ordres d’esprit, savoir : ceux qui comprennent par eux-mêmes, ceux qui comprennent lorsque d’autres leur démontrent, et ceux enfin qui ne comprennent ni par eux-mêmes, ni par le secours d’autrui. Les premiers sont les esprits supérieurs, les seconds les bons esprits, les troisièmes les esprits nuls. Si Pandolfo n’était pas du premier ordre, certainement il devait être au moins du second, et cela suffisait ; car un prince qui est en état, sinon d’imaginer, du moins de juger de ce qu’un autre fait et dit de bien et de mal, sait discerner les opérations bonnes ou mauvaises de son ministre, favoriser les unes, réprimer les autres, ne laisser aucune espérance de pouvoir le tromper, et contenir ainsi le ministre lui-même dans son devoir.

Du reste, si un prince veut une règle certaine pour connaître ses ministres, on peut lui donner celle-ci : Voyez-vous un ministre songer plus à lui-même qu’à vous, et rechercher son propre intérêt dans toutes ses actions, jugez aussitôt qu’il n’est pas tel qu’il doit être, et qu’il ne peut mériter votre confiance ; car l’homme qui a l’administration d’un État dans les mains doit ne jamais penser à lui mais doit toujours penser au prince, et ne l’entretenir que de ce qui tient à l’intérêt de l’État.

Mais il faut aussi que, de son côté, le prince pense à son ministre, s’il veut le conserver toujours fidèle ; il faut qu’il l’environne de considération, qu’il le comble de richesses, qu’il le fasse entrer en partage de tous les honneurs et de toutes les dignités, pour qu’il n’ait pas lieu d’en souhaiter davantage ; que, monté au comble de la faveur, il redoute le moindre changement, et qu’il soit bien convaincu qu’il ne pourrait se soutenir sans l’appui du prince.

Quand le prince et le ministre sont tels que je le dis, ils peuvent se livrer l’un à l’autre avec confiance : s’ils ne le sont point, la fin sera également fâcheuse pour tous les deux.

Machiavel présente les qualités d’un Prince qu’il qualifie de sage, sagesse bien éloignée de celle de Montaigne. Une sagesse calculant ses intérêts et amorale. Le Prince est tacticien. Le bon Ministre, reflet du Prince, sera aussi sans états d’âme et proche de ses intérêts. Le peuple juge des capacités d’un Prince non en fonction de ses réalisations mais d’abord en fonction de son entourage. Le peuple est intéressé par la vie privée d’un Prince plus que par son programme. (pense, par exemple à l’affaire closer récemment). Les yeux fixés sur l’entourage du Prince, il ne voit plus le Prince. Il est surtout soucieux de la fidélité au Prince. Si cette fidélité fait défaut, il considérera que le prince manque de discernement. Le Peuple aime voir, au sens psychanalytique (même si on en est encore loin à l’époque de Machiavel) c’est-à-dire qu’il est porté par un certain voyeurisme. Si le Prince est attentif il fera donc ce qui lui attirera le peuple : il donnera à voir ce que le peuple veut voir.

Mais tout cela ne se dit pas. Il faut illusionner le peuple, qui se manifeste dans le « on » du texte. La qualité première qui séduit le peuple est la « fidélité », c’est-à-dire l’attachement moral à son rôle et à la personne du Prince. On lui parlera par conséquent de « fidélité » au lieu de lui parler « calcul d’intérêts ». La morale ne sert qu’à illusionner le peuple ignorant. Ce texte va donc jouer sur deux niveaux de discours : celui qui s’adresse à celui qui comprend, et celui qui s’adresse à celui qui ne comprend rien et se laisse manipuler. C’est la distinction qu’il opère au second paragraphe entre ceux qui sont de bons esprits et ceux qui sont des « esprits nuls ».

Ainsi choisir un Ministre c’est d’abord choisir celui qui fera illusion et là il faut un certain « savoir faire » en plus du discernement. Il faut des yeux pour voir, et cela dépasse les compétences d’un « esprit nul », pour reprendre les termes de Machiavel. Si le Ministre ne pense qu’à ses propres intérêts cela sera nuisible, car il fera sédition à un moment contre la Prince. Alors comment s’attacher un Ministre ? En le connaissant bien, pour pouvoir le manipuler aussi. Si le peuple a goût pour un certain voyeurisme, le Ministre a d’abord un fort amour-propre. On le comblera alors de richesses et d’honneurs. Bref on l’achètera…le rendant alors craintif de perdre ces faveurs.

Ainsi le Prince est-il seul à gouverner satisfaisant le goût pour la curiosité de voir des uns et du penchant aux honneurs et richesses des autres.

On gouverne dès lors avec le plus dangereux de ceux qui peuvent déstabiliser l’Etat : le Premier Ministre.

Le bon Ministre

Gautier, ministre des finances                              Le Ministère Poisson ( Ministère des finances)

A la question; faut-il connaître le niveau de fortune des Ministres, Machiavel aurait répondu:: « s’il veut le conserver toujours fidèle ; il faut qu’il l’environne de considération, qu’il le comble de richesses, qu’il le fasse entrer en partage de tous les honneurs et de toutes les dignités, pour qu’il n’ait pas lieu d’en souhaiter davantage ; que, monté au comble de la faveur, il redoute le moindre changement, et qu’il soit bien convaincu qu’il ne pourrait se soutenir sans l’appui du prince. »

Le peuple?

Lucrezia Borgia

Machiavel évoque dans ce passage le peuple:
« . Aussi, quand on veut apprécier sa capacité, c’est d’abord par les personnes qui l’entourent que l’on en juge. Si elles sont habiles et fidèles, on présume toujours qu’il est sage lui-même, puisqu’il a su discerner leur habileté et s’assurer de leur fidélité ; mais on en pense tout autrement si ces personnes ne sont point telles ; et le choix qu’il en a fait ayant dû être sa première opération, l’erreur qu’il y a commise est d’un très fâcheux augure. »
Le peuple ne sait que « présumer » c’est à dire s’en remettre à ses impressions. Il faut donc gouverner en s’appuyant sur le paraître, jamais l’être des choses.
Ce n’est pas un mensonge que propose Machiavel. Il ne faut pas se faire d’illusions sur le peuple. Il attend de voir de la fidélité car il croit en la morale. Donnons-lui un semblant de morale aurait pu conclure L’auteur.
S’il ne reçoit pas ce qu’il attend  c’est « un très fâcheux augure » pour le Prince. La paix ne sera plus assurée. Les risques de révolte ne sont pas loin.
Le but de la politique selon Machiavel, au prix de la morale et de l’être des choses. Ce n’est pas tant ici l’éloge du mensonge que l’éloge de la paix.
Le politique doit faire avec la nécessité, c’est à dire qu’il n’a pas le choix, compte tenu de la nature humaine et de la nature du peuple.

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