La motivation, un mot à la mode

Si la motivation est une injonction, peut-elle encore être comprise comme un acte libre de la volonté ? Si quelqu’un me dit de me motiver, en lui obéissant, je ne fais pas vraiment preuve d’autonomie. Se donner un motif pour agir, n’est-ce pas se soumettre à ce motif ? (prestige, salaire,…)

Lorsque la volonté est déterminée par un motif qui lui est extérieur, on peut dire avec Kant qu’elle est hétéronome , qu’elle n’est pas libre. Il peut donc y avoir une forme de motivation impersonnelle, d’où le paradoxe contenu dans la notion.

Mais si on examine la possibilité pour la volonté de se déterminer par elle-même à agir, alors on peut dire qu’elle est autonome.

Il s’agira donc ici de voir en quoi il est nécessaire de distinguer différentes acceptions de la volonté souvent toutes rattachées sans distinction à ce même terme de « motivation ».

Ce n’est donc pas en cherchant des motifs, mais en mobilisant ma volonté que j’affirme ma liberté.

Motivation et soumission

 

Certaines expressions sont si évidentes qu’on ne les questionne pas. On entend souvent dire : « tout est affaire de motivation ». Pourtant l’expérience montre que bien souvent la volonté ne suffit pas à obtenir ce que l’on veut.

Pourquoi la motivation se présente-elle alors comme un acte de la volonté qui nous permet de sortir de l’échec alors que l’expérience nous montre le contraire ?

La motivation mécanique

La motivation est motrice : elle nous fait agir pour obtenir un résultat. Prenons l’exemple de l’ouvrier qui actionne la machine pour obtenir un produit fini. Il semble y avoir dans sa motivation quelque chose de mécanique.

Observe cette image tirée du film Les Temps modernes de Charlie Chaplin (1936) :

Dans cette image on peut constater le contraste entre la machine, le mécanisme et le corps de l’ouvrier.

Il fait corps avec la machine au point de se faire broyer par elle, le sourire aux lèvres.

Il entretient la machine, comme s’il entretenait naïvement le motif de sa propre disparition.

C’est l’organisation capitaliste du travail que dénonce ici Charlie Chaplin. L’ouvrier est motivé par son travail sans voir qu’ainsi il crée les motifs de sa propre exploitation.

La motivation est donc ici l’autre nom de l’aliénation.

Un texte de Marx éclaire encore un peu plus la notion : 

« Pour lui-même le travail n’est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C’est une marchandise qu’il a adjugée à un tiers. C’est pourquoi le produit de son activité n’est pas non plus le but de son activité. Ce qu’il produit pour lui-même, ce n’est pas la soie qu’il tisse, ce n’est pas l’or qu’il extrait du puits, ce n’est pas le palais qu’il bâtit. Ce qu’il produit pour lui-même, c’est le salaire, et la soie, l’or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de laine, à de la monnaie de billon et à un abri dans une cave. Et l’ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tourne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douzes heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonnerie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie ? Bien au contraire, la vie commence pour lui où cesse cette activité, à table, à l’auberge, au lit. Par contre, les douzes heures de travail n’ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d’aller à table, à l’auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé. »
Karl Marx, Travail salarié et capital, Partie I, 1847.
Le texte sur Wikisource.

Se motiver c’est donc d’abord se donner un motif, une raison pour faire quelque chose. Une raison pour travailler par exemple. Le salaire motive à travailler, même si comme on peut le deviner suite à l’analyse de l’image, cette motivation peut vite se transformer en aliénation.

Un doute surgit alors : quand le motif est extérieur à la volonté, quand la volonté ne décide pas seule, la liberté semble tout à fait illusoire.

Dans le texte de Marx, faisons attention à cette phrase :

« Ce qu’il produit pour lui-même, c’est le salaire, et la soie, l’or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de laine, à de la monnaie de billon et à un abri dans une cave. »

Il faut noter aussi que l’action est ici réduite à une définition minimale : l’ouvrier gagne un salaire pour satisfaire ses besoins élémentaires.

Pour aller plus loin

UN passage de Balzac extrait du Père Goriot. Vautrin y dresse le portait de Rastignac :

 » Quant à nous, nous avons de l’ambition, nous avons les Bauséant pour alliés et nous allons à pied, nous voulons la fortune et nous n’avons pas le sou, nous mangeons les ratatouilles de maman Vauquer et nous aimons les beaux dîners du faubourg Saint-Germain, nous couchons sur un grabat et nous voulons un hôtel ! Je ne blâme pas vos vouloirs. Avoir de l’ambition, mon petit cœur, ce n’est pas donné à tout le monde… Je fais l’inventaire de vos désirs afin de vous poser la question. Cette question, la voici. Nous avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite ? Nous avons d’abord le Code à manger, ce n’est pas amusant, et ça n’apprend rien, mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d’une cour d’assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous avec T.F. sur l’épaule, afin de prouver aux riches qu’ils peuvent dormir tranquillement. Ce n’est pas drôle, et puis c’est long. Si vous étiez pâle et de la nature des mollusques, vous n’auriez rien à craindre ; mais nous avons le sang fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sottises par jour… Admettons que vous soyez sage, que vous buviez du lait et que vous fassiez des élégies ; il faudra commencer, après bien des ennuis et des privations à rendre un chien enragé, par devenir le substitut de quelque drôle, dans un trou de ville où le gouvernement vous jettera mille francs d’appointements, comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de coeur. Bien obligé ! Si vous n’avez pas de protection, vous pourrirez dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge à douze cents francs par an, si vous n’avez pas encore jeté la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez quelque fille de meunier, riche d’environ six mille livres de rentes.[….] Savez-vous comment on fait son chemin ici ? Par l’éclat du génie ou par l’adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d’hommes comme un boulet de canon, ou s’y glisser comme une peste. L’honnêteté ne sert à rien. La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi la corruption est l’arme de la médiocrité qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe. »
Balzac, Le Père Goriot, édition Calmann-Lévy, 1910.
Le texte sur Wikisource.

le sens de l’aliénation. 

– texte de Marx, extrait des Manuscrits

 

« Tu travailleras à la sueur de ton front ! C’est la malédiction dont Jéhovah a gratifié Adam en le chassant. Et c’est ainsi qu’Adam Smith conçoit le travail comme une malédiction. Le « repos » apparaît alors comme l’état adéquat, synonyme de « liberté » et de « bonheur ».Que l’individu se trouvant « dans un état normal de santé, de force, d’activité et d’habileté » puisse éprouver quand même le besoin d’effectuer une part normale de travail et de suspension de son repos semble peu intéresser Adam Smith. Il est vrai que la mesure du travail paraît elle-même donnée de l’extérieur, par le but à atteindre et par les obstacles que le travail doit surmonter pour y parvenir. Mais Adam Smith semble tout aussi peu avoir l’idée que surmonter des obstacles puisse être en soi une activité de liberté (…), être donc l’auto-effectuation, l’objectivation du sujet, et, par là même, la liberté réelle dont l’action est précisément le travail. »
Marx, Manuscrits de 1857-1858, Editions sociales, T. II, p. 101.

Dans ce texte Marx, réfute la position d’Adam Smith, économiste du XVIIIe siècle qui voit dans le travail une malédiction. Le repos seul serait un moment de liberté. Marx s’oppose à cette idée, il pense au contraire que le travail peut, dans certaines conditions, permettre l’expression de la personnalité et de la liberté de chacun. Le travail peut être un moyen de libération à l’égard des besoins et de la nature. Le travail est libérateur même s’il suppose effort et volonté. Me libérant de la nature, il peut me permettre de créer mon monde.

La motivation : un moyen d’action ?

A l’inverse, la motivation peut être le fruit de la volonté propre du sujet. On dit qu’il a une « intention ». Elle ne découle pas d’une nécessité, de quelque chose de mécanique et de subi, comme on l’a vu avec l’exemple de la Pyramide de Maslow, mais d’un certain effort et révèle une certaine autonomie du sujet.

Prenons l’exemple de l’injonction : Motivez-vous !J’en déduis qu’au moment où on me dit cela je suis plutôt inactif ou passif. Mais de quelle sorte d’inaction ou de passivité s’agit-il ?Motivez-vous pour obtenir de meilleurs résultats par exemple.On se motive POUR quelque chose, on fournit des efforts POUR obtenir quelque chose en échange. Si cela ne marche pas, c’est que l’on n’était pas assez motivé. La motivation n’est alors qu’un moyen pour être efficace.L’impératif m’engage à obtempérer, à ré-agir, comme s’il y avait danger à ne pas le faire. Rappelez-vous :

Extrait du texte de la chanson :

Spécialement dédicacé à tous ceux qui sont motivés
Spécialement dédicacé à tous ceux qui ont résisté, par le passé
Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines
Ami entends-tu les cris sourds du pays qu´on enchaîne Ohé, partisans ouvriers et paysans c´est l´alarme
Ce soir l´ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes 
{Refrain:} Motivés, motivés Il faut rester motivés ! Motivés, motivés Il faut se motiver! Motivés, motivés Soyons motivés! Motivés, motivés Motivés, motivés ! 
C´est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère
Il est des pays où les gens au creux des lits font des rêves
Chantez compagnons, dans la nuit la liberté vous écoute…
Se motiver pour, ou se motiver contre, situe quoi qu’il en soit le motif hors de moi. Nous sommes l’un et l’autre dans une totale extériorité. La motivation suppose un effort, un engagement et par conséquent c’est surtout un acte de volonté. Si on regarde les paroles de cette chanson militante et « engagée », la volonté et la motivation s’associent dans le souci de faire triompher des idées de justice.
Par conséquent tout se passe comme si la motivation était le moyen indispensable à la volonté pour parvenir à un résultat efficace.

MAIS : le motif se situe à l’extérieur, comme on l’a vu précédemment.

Ce qui pose problème, c’est cette dissociation volonté-motif, ou plus précisément la réduction de la motivation à un motif. Or, la motivation a également un autre sens comme on a commencé à l’entrevoir. Au motif succède le mobile, porté par ma volonté.

L’autonomie de la volonté

Motiver la volonté par un motif ou une raison qui lui demeurent extérieurs, c’est l’aliéner.

Soit on en reste là et on perd la liberté, soit on interroge de façon plus précise le terme de motivation.

Il y a à l’inverse « motivation » de la volonté par elle-même quand elle se donne ses propres lois, c’est-à-dire quand elle est autonome (auto-nomos) et qu’elle n’a besoin d’aucun motif extérieur pour persévérer.

 

Un texte de référence sur l’autonomie de la volonté :

. La nécessité naturelle est, elle, une hétéronomie des causes efficientes ; car tout effet n’est alors possible que suivant cette loi, que quelque chose d’autre détermine la cause efficiente à la causalité. En quoi donc peut bien consister la liberté de la volonté, sinon dans une autonomie, c’est-à-dire dans la propriété qu’elle a d’être à elle-même sa loi. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, Troisième section.
Le texte sur Wikisource.

Seul l’homme est capable de se détacher des causes extérieures qui déterminent ses actions : c’est cela l’autonomie de la volonté. Agir librement sans motifs extérieurs à la volonté. Le motif de l’action relève d’un certain déterminisme qui me pousse à agir sans y réfléchir ou sans pouvoir faire acte de liberté. Dans ce cas elle est hétéronome. La volonté humaine échappe à ce déterminisme quand elle se donne à elle-même sa loi, qu’elle est autonome.

– la statue à partir des lignes de force :
Il y a un jeu de symétrie des lignes verticales, horizontales et diagonales.Cette symétrie et l’absence de courbes montrent la droiture de la volonté, qui légifère d’abord sur elle-même, ce qui correspond à ce que Kant appelle « autonomie »
  • Du motif à l’autonomie de la volonté

Pour comprendre le rapport de la volonté à la motivation et se demander si la liberté est possible, nous avons procédé à la distinction entre la notion de motif (la source de ta motivation est externe) et celle de motivation-intention (ta volonté est motivation sans aucune extériorité, elle est autonome).

André Gide en écrivant Les Caves du Vatican mettait en scène l’acte gratuit, proche en cela de Dostoïevski dans Crime et Châtiment.

A la lecture de ce texte, on peut se demandera donc si l’acte gratuit est finalement si libre que cela.

Lafcadio est assis dans un vieux train où les portes s’ouvrent directement sur la voie. Un vieux monsieur, Amédée Fleurissoire, partage son compartiment. Lafcadio se prend subitement d’une pensée étrange : il lui suffirait d’ouvrir la porte et de pousser Amédée dehors. Qui le verrait ? On n’entendrait même pas un cri dans la nuit… Lafcadio décide finalement d’agir à condition de voir un feu apparaître dans la nuit. Et le crime a lieu…

Cette scène pourrait n’être qu’un sordide « fait divers », mais elle soulève une question importante : un acte peut-il être purement gratuit ? C’est bien ce que Lafcadio s’apprête à faire : un acte libre par définition car indépendant de toute contrainte, ne répondant à aucun critère de vengeance, de haine, de méchanceté, ou de pitié. Pas de mobile du crime. Aucune motivation de la part du meurtrier. Remettre tout au hasard (en comptant sur l’apparition d’un feu dans la nuit) renforce la gratuité du crime. Le caractère fortuit de l’acte le rend dépourvu d’intention consciente, donc de motivation intrinsèque.

Le geste insensé de Lafcadio est la plus belle preuve que l’acte gratuit est bien possible… Voilà pourtant qu’à travers le passage de ce roman se pose au lecteur plus attentif cette grande question : l’acte de Lafcadio serait-il vraiment dépourvu de toute motivation ?

D’après une chronique parue dans La Presse Littéraire, n°1, déc. 2005.

C’est dans sa série de conférences sur Dostoievski qu’André Gide lance avec force le terme acte gratuit. En analysant les Possédés, et surtout le personnage de Kirilov, il affirme : « Le suicide de Kiriloff est un acte absolument gratuit, je veux dire que sa motivation n’est point extérieure. Tout ce que l’on peut faire entrer d’absurde dans ce monde, à la faveur et à l’abri d’un acte ‘gratuit’, c’est ce que nous allons voir. –  Depuis que Kiriloff a pris cette résolution de se tuer, tout lui est devenu indifférent, singulier état d’esprit dans lequel il se trouve, qui permet et qui motive son suicide et (car cet acte, pour être gratuit, n’est pourtant point immotivé) le laisse indifférent à l’imputation d’un crime que d’autres commettront et qu’il acceptera d’endosser. »( GIDE André Dostoïevski, Paris, Gallimard-Idées, 1964. 219-220.)

„M’est avis que, depuis La Rochefoucauld, et à sa suite, nous nous sommes fourrés dedans, que le profit n’est pas toujours ce qui mène l’homme, qu’il y a des actions désintéressées (…) Par désintéressé j’entends: gratuit. Et que le mal, ce que l’on appelle le mal, peut être aussi gratuit que le bien.” ( id)

En fait, la question n’est pas celle de l’intérêt mais bien celle de ce qui motive l’action : la volonté se mobilise. On pourrait même dire que peu importe l’intérêt ou le désintérêt. C’est la volonté en tant qu’elle se donne des mobiles qui agit.

A partir de l’analyse du présupposé de la question, nous sommes parvenus au paradoxe et avons traité le problème philosophique : la volonté est-elle vraiment libre ? Ceci ne pouvait se résoudre qu’en distinguant deux sens de la volonté, hétéronomie et autonomie.

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