Liberté, égalité, fraternité? Quelques réflexions

Tout sert, tout se vend. Y a des marchands qui achètent tout, et qui utilisent tout… Attrape-moi une brassée ou deux de chiffons pour faire ton lit… mais non ; pas de ceux-là, c’est le tas pour le papier ; prends donc dans la laine. — le vieux papier se nettoie pour en faire du neuf avec, et devient des livres et des journaux : les cuirs, ça se vend aux cordonniers pour mettre dans les semelles des souliers et des bottes, et quand c’est trop mauvais, ça se change en tabatières ou autres objets d’art, après qu’on l’a fait bouillir suffisamment. Les os, ça va partout, ça fait de la colle, du suif, de l’engrais, ça blanchit le sucre, ça devient des joujoux d’enfants, tout ce qu’on veut, quoi, — prends la couverture qu’est posée sur le tas des os, et mets ton ha-bit sur tes pieds ; — on vend tous les bibelots dorés, bois, papier, porcelaine, tout, aux laveurs de cendres qu’en font de l’or et de la vraie. Les lavures de vaisselle outre que c’est excellent pour les porcs que ça fait engraisser et devenir superbes, y a, au fond, des mines d’argent et d’or et des industriels qui y gagnent gros à les acheter et à les revendre.
Mémoires de Propre-à-rien par Jean Loyseau — 1873 Gallica BNf

Liberté, égalité, fraternité?

Ces trois termes sont séparés par des virgules, apparemment sans lien dans une sorte d’accumulation ou d’énumération.  Liés sans être liés…Quand on regarde  la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, au fronton des monuments républicains, il est écrit de la même façon Liberté, Egalité, Fraternité. La juxtaposition de ces trois termes semble donner à penser qu’il n’y a rien de commun entre eux. La virgule renforce cet effet de distanciation entre les notions. Cependant ces trois termes ont ceci en commun que ce sont des injonctions, voire des exigences c’est-à-dire des contraintes nécessaires…et qu’on ne les dissocie jamais. Cependant comment  tenir ensemble ces trois exigences? Parler de liberté et d’exigence semble surprenant : en effet la liberté semble peu compatible avec la notion d’exigence, associée à la contrainte.

trois exigences de la  raison…

Bien sûr il semble évident que les exigences ne sont pas des exigences arbitraires qui les rapprocheraient du caprice. Ce n’est pas un pur caprice qui a poussé les hommes à rapprocher ces termes, sans quoi cela n’aurait aucun sens..

Les excès de liberté, d’égalité et de fraternité mènent à un dépérissement de l’Etat que l’on pourrait qualifier de despotique.

— Trop de Liberté ou la victoire d’un libéralisme mettant à mort l’Egalité (cf Rousseau, Marx)

— Trop d’Egalité ou un égalitarisme dangereux pour la Liberté : le visage du despotisme (cf Tocqueville, Montesquieu)

— La Fraternité ou le souci de l’autre, dans son souci de réduire l’individualisme peut aboutir au risque parfois du communautarisme

Il est clair dès lors que ce qui réunit ces exigences est une nécessité rationnelle pour le politique. Il s’agit de construire un espace politique viable fondé sur ces trois principes qui ont pour fin de s’auto-limiter dans leur risque d’expansion.

Ce lien n’est toutefois pas seulement rationnel…

Il est aussi moral. Le rationnel se fait raisonnable.

Trois exigences morales :

Rousseau ou la Pitié… La démocratie sera morale ou ne sera pas. Ces trois notions ont comme point commun le souci d’une démocratie morale qui vise un bien commun, comme le souligne la notion de fraternité. Cette dernière notion confère à ces exigences une dimension morale.

Nous dirons donc que le lien de ces trois exigences est non seulement rationnel mais aussi raisonnable.

Liberté et Egalité associées à la  fraternité, cela signifie que le souci moral de la démocratie est : ni libéralisme, ni égalitarisme, ni individualisme

Mais un tel gouvernement écrira Rousseau est un gouvernement pour les Dieux.

C. l’intérêt commun ne se construirait-il pas que par la fraternité…

– réfutation de Marx : des exigences illusoires . Critique de l’universel abstrait et formel qu’impliquent ces exigences. La Déclaration des droits de l’homme est au service du « bourgeois », figure de l’individualisme et de la propriété privée.

– La main invisible d’Adam Smith : la morale n’a pas sa place dans les relations humaines. Ce sont les passions qui construisent l’intérêt de tous. Personne ne peut le voir. Il y a comme une « ruse « de la raison  pour reprendre Hegel.

– Peut-on envisager une démocratie qui ne soit pas morale? Selon Kelsen, c’est le droit qui fonde les relations humaines.

Comme dira Machiavel, l’important est que le peuple soit confiant pour éviter de se révolter.Pour cela il faut mettre en place un régime où le Prince gouverne, quelque soit la forme du Régime. Cultiver le culte de la personne dans une démocratie n’est pas vraiment démocratique…mais il y a des « esprits nuls » écrit Machiavel qui croient à tout ce qu’on leur dit. En d’autres  termes la fraternité est une valeur en laquelle croit le peuple. Laissons  le croire car la politique n’a que faire de la vérité. Son but: la paix. D’où les discours idéologiques dénoncés par Marx. La fraternité est aujourd’hui appelée solidarité…glissement sémantique qui réduit l’idée politique de « fraternité ». Mais la morale demeure car elle est efficace pour régner. On ne parle plus d’égalité mais de parité, plus de liberté mais de libéralisme.

Pourquoi? par la disparition de la fraternité, l’intérêt commun n’a plus sa place: la répartition (des pouvoirs et des biens) succède au souci de l’égalité; la solidarité institue la charité à défaut de la justice et de la fraternité (qui suppose réciprocité dans le partage), et le libéralisme s’affirme.

Qu’est devenu l’intérêt commun? une nostalgie, un renoncement.

Symboles de la République

Par définition un symbole présente plusieurs significations. Il est équivoque. Il suppose qu’on l’interprète, alors qu’en mathématiques, le langage n’a qu’un seul sens: 1 n’est pas  2, un carré n’est pas un cercle.

Si je dis c’est un lion, cela peut signifier:

  • l’animal
  • la force
  • le signe astrologique

Par contre si je dis il est comme un lion en cage, l’équivocité disparaît.

  Rouget de l’Isle chantant La Marseillaise, 1849, Isidore Pils, Musée des Beaux-Arts de Strasbourg.

1. La Marseillaise : un chant de guerre qui appelle au rassemblement Importance de la déclaration et du chant républicain pour rassembler le peuple, créer une symbiose, une sorte dégalité.. Mais dans ce tableau de Rouget De L’Isle, qui représente la Marseillaise, il faut noter que tous les hommes ne sont pas représentés. On voit ici la bourgeoisie; Où est le peuple? Si le chant constitue encore un lien national, l’idée d’égalité semble loin. D’autres chants sont venus remplacer ce  que la République ne donne pas dans les faits.

Le maire de Strasbourg, le baron de Dietrich, demande à Rouget de Lisle en garnison à Strasbourg d’écrire un chant de guerre. Retourné en soirée à son domicile, rue de la Mésange (entre la place de l’Homme-de-Fer et la place Broglie), Rouget de Lisle compose un Hymne de guerre dédié au maréchal Bavarois de Luckner qui commande l’armée du Rhin. Cette scène est immortalisée, notamment dans le tableau d’Isidore Pils, présenté au musée des Beaux-Arts de Strasbourg. Le chant retentit ensuite publiquement pour la première fois sur la place Broglie, devant l’hôtel de ville de Strasbourg.

2.  Pas de République sans école, donc l’éducation est une priorité. L’école est présentée d’abord comme un lieu de liberté. Elle a cultivé la distinction avant que l’on ne parle d’égalité. L’idée d »un droit égal à l’école est là. C’est quand l’école se démocratise que l’on parle d’abord d’égalité, mais au sens d’identité bien souvent: la confusion ne cesse de s’accentuer. Avoir les mêmes droits, ce n’est pas être identiques. Avoir le droit a l’école…ne signifie pas que de fait j’aille à l’école.

3.Création d’Oscar Roty en 1897, la Semeuse est une jeune femme debout en mouvement, coiffée comme d’un bonnet phrygien, vêtue d’une robe drapée et tenant un sac de grains dans la main gauche et des épis de blé dans la droite. Elle figure aujourd’hui sur les faces nationales des centimes d’euro; c’est le symbole de la prospérité, de la mère nourricière. Elle promet une justice de l’ordre de la distribution. Distribuer en fonction de… Cela implique une égalité différentielle.

L’égalité c’est le partage, la justice et la fête citoyenne.

des droits de l’homme par Marx

Marx écrit dans la Question juive:

On fait une distinction entre les « droits de l’homme »  et les « droits du citoyen ». Quel est cet « homme » distinct du citoyen ? Personne d’autre que le membre de la société bourgeoise.

Marx La Question juive, 1843, source 

Marx se demande pourquoi la Déclaration de 1789 fait la distinction entre homme et citoyen. Les droits de l’homme posent implicitement le droit de propriété comme la raison d’être de cette déclaration. Celui qui a tout à gagner explique Marx, c’est celui qui possède. Dès lors, la Déclaration se révèle être une vaste supercherie, au service de la classe bourgeoise. Affirmer l’égalité n’est qu’un prétexte qui dissimule les  inégalités sociales, et pis, les entretient. C’est pourquoi Marx  qualifiera de droits abstraits les droits de l’homme, car sans rapport avec le réel.  Bien plutôt, ils ne prennent en compte que les droits des nantis, appelés Bourgeois. Qui est cet homme? Il le définit ainsi : » ne sont rien d’autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté. » Le bourgeois c’est l’égoïsme, celui qui refuse l’intérêt général au profit de son seul intérêt. L’homme qui nie l’humain, lui préférant le calcul et l’argent, prêt à tout pour « réussir sa vie ».

Il protège sa propriété.  L’égalité ne s’applique pas aux hommes ne possédant rien.

 
Cependant, cette critique que fait Marx ne doit pas être prise pour une confusion entre l’égalité et l’identité. L’égalité n’est possible que parce qu’il y a des différences. Il est fidèle à Aristote qui explique la différence à l’aide de la monnaie la monnaie.  La solution au problème est peut-être là.

Justice distributive et justice corrective

  • Pour Aristote il y a la justice selon la loi et la justice selon l’égalité. C’est cette dernière qui retient plus son attention. Il la subdivise en justice distributive et justice corrective.

La justice distributive

est inégale puisqu’elle répartit en respectant les inégalités, dans uns sorte de proportionnalité fondée sur le mérite. Dans ce cas la justice est le juste dans le rapport à l’autre..personne en tant que tel ne peut être qualifié de juste. C’est une justice géométrique

La justice corrective au contraire est rattachée à la problématique  de l’égalité.

A première vue, la justice consiste à traiter tout le monde de la même manière. La justice serait donc fondamentalement égalitaire.
C’est d’ailleurs le sens de la loi du talion :

« Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. »

— Exode 21,23-25

Les premiers signes de la loi du talion sont trouvés dans le Code de Hammurabi, en 1730 avant notre ère, dans le royaume de Babylone. Cette loi permet ainsi d’éviter que les personnes ne fassent justice elles-mêmes et introduit un début d’ordre dans la société en ce qui concerne le traitement des crimes

C’est ce qu’Aristote appelle la justice corrective, car elle consiste à corriger un tort, par exemple à réparer un vol. Le voleur devra donc rendre ce qu’il a volé. C’est une justice arithmétique. Elle possède cependant ses limites :

C’est la première forme de justice car il y a l’idée de mesure. Cependant, cette justice est archaïque au sens où il n’y a place pour aucune discussion: on rend « le même ». Pas de place donc pour les circonstances atténuantes…ou aggravantes, c’est à dire une mathématique proportionnelle.  Au  principe de la loi du talion, il y a les deux protagonistes mais pas de tierce personne pour juger sans affectivité car il se tient en dehors de l’histoire en question.  (pas de juge).  La loi du Talion elle peut conduire à des absurdités : si je reproduis à l’identique, alors si l’agresseur s’est blessé, je devrais me blesser… Ainsi elle ne connaît pas le calcul de proportionnalité et en reste à A=A., figure logique de l’identique. Ce début de justice introduit des difficultés  car elle demeure proche de l’esprit de vengeance.

Conclure?

 « La pluralité humaine, condition fondamentale de l’action et de la parole, a le double caractère de l’égalité et de la distinction. Si les hommes n’étaient pas égaux, ils ne pourraient se comprendre les uns les autres, ni comprendre ceux qui les ont précédés ni préparer l’avenir et prévoir les besoins de ceux qui viendront après eux. Si les hommes n’étaient pas distincts, chaque être humain se distinguant de tout autre présent, passé,ou futur, ils n’auraient besoin ni de la parole ni de l’action pour se faire comprendre. Il suffirait de signes pour se faire comprendre. Il suffirait de signes et de bruits pour communiquer des désirs et des besoins immédiats et identiques. »

Hannah Arendt, Condition de l’homme Moderne, ed Agora, pp 231/232

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