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Laurent Bayle : « Pierre Boulez est l’emblème de la musique contemporaine »

Le Monde.fr | 06.01.2016 à 18h50 • Mis à jour le 08.01.2016 à 11h59 | Par Marie-Aude Roux

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Le compositeur et chef d'orchestre Pierre Boulez lors d'un concert à la Pyramide du Louvre à Paris, le 20 décembre 2011.

Le 14 janvier 2015, Pierre Boulez n’avait pas assisté au concert d’ouverture de la Philharmonie de Paris, bien que son nom fût dans tous les esprits. Le compositeur et chef d’orchestre français, disparu près d’un an plus tard, mardi 5 janvier, est pourtant le père de la nouvelle salle de concerts parisienne, complémentaire de celle de l’ex-Cité de la musique, dont il fut dès le début des années 1980 l’un des plus ardents défenseurs.

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Très affaibli depuis quelques années, le compositeur s’était progressivement retiré de la vie musicale, renonçant à la direction d’orchestre puis à la création. C’est pourquoi son « fils spirituel », Laurent Bayle, bras armé de l’ambitieux projet parisien, avait tenu à évoquer cette présence tutélaire en lui consacrant l’hommage d’une magnifique exposition, Pierre Boulez, du 17 mars au 28 juin 2015.

Aujourd’hui, le président de la Philharmonie de Paris, successeur de Boulez à la tête de l’Ircam en 1992 (après en avoir été le directeur artistique), devenu patron de la Cité de la musique fin 2001, nous livre un portrait inédit de son mentor et ami, extrait d’un livre en cours d’écriture. En voici quelques fragments, en avant-première.


« Dans l’imaginaire collectif, Picasso équivaut par excellence à l’art moderne. De même, Pierre Boulez est l’emblème de la musique contemporaine, pour le pire et le meilleur. Le pire tourne autour de l’idée de la rupture. Il serait responsable d’avoir rejeté des siècles de tradition et voulu fonder un art refusant des fondamentaux aussi naturels que la mélodie ou l’harmonie auxquels le mélomane se raccrocherait. Ce jugement n’émane pas seulement du « grand public » qui ne se reconnaîtrait pas dans les aventures musicales du XXe siècle et derrière lequel il est aisé de s’abriter, mais il a été patiemment et farouchement façonné par nombre de commentateurs qui, une fois pour toutes, ont défini Boulez comme le compositeur du sérialisme intégral, faisant table rase de notre héritage stylistique pour installer une aridité qui se voudrait elle-même source de sève nouvelle.

Lorsque nous abordons cette question, Pierre Boulez prend toujours le parti de sourire de ces attaques qui lui sont familières. Il se défend en me faisant revivre l’ambiance spécifique de l’après-guerre. Il a 20 ans en 1945. Arrivé de Lyon, il s’installe dans un Paris où tout est à rebâtir sur des fondations nouvelles, avec un énorme appétit de découvertes, une urgence à rattraper le temps perdu. (…) Déjà, l’esprit d’aventure du jeune Boulez se double d’une personnalité intellectuelle qui exerce sur ses proches une fascination certaine. Dès 1946, Jean-Louis Barrault lui offre son premier poste de chef, dans la fosse du Théâtre Marigny, avant d’accueillir les concerts du Domaine musical, en 1954 : « Derrière sa sauvagerie anarchiste, nous sentions la pudeur extrême d’un tempérament rare, une sensibilité à fleur de peau, voire une sentimentalité secrète. »

Son esprit sélectif n’est cependant pas dogmatique. Il ne se sent le gardien d’aucun temple

Il serait vain de nier que Pierre Boulez passe alors, jusqu’au tournant des années cinquante, par une phase de remise à plat, de doute même, qui le pousse à tenter de pulvériser le langage classique. Lui-même le reconnaît aisément voire même l’affirme avec force. Il éprouve la conviction de se trouver à un tournant de l’histoire de la musique, tant au niveau des langages qu’en matière de technologies naissantes. (…) Son esprit sélectif n’est cependant pas dogmatique. Il ne se sent le gardien d’aucun temple. Dans un article au titre célèbre, Schönberg is dead, paru en 1952, il n’hésite pas à reprocher au père de la musique dodécaphonique de ne pas s’être assez libéré des amarres de la rhétorique classique dans sa démarche novatrice. (…) Comme le dira plus tard Daniel Barenboim : « Boulez était révolutionnaire mais partisan de l’évolution, non pas de la révolution en soi. »

Cette écriture boulézienne, comment la définir ? Elle passe aisément d’une atmosphère éthérée à une effervescence jubilatoire. Elle se nourrit autant de Webern que de Debussy pour leur sens de l’ellipse. Mais elle ne s’enferme dans aucun système. Elle tente constamment de déstabiliser une structure volontairement organique. Elle joue ainsi de contrastes permanents entre des « temps lisses », libérés de la mesure, en apesanteur, et des « temps striés », plus orientés sur le plan du rythme et de la forme. Contemplative et structurelle à la fois, la musique oscille entre deux pôles – ordre et chaos, aléatoire et déterminisme.

S’il est un trait marquant de sa personnalité, une valeur qu’il porte en lui, à l’excès diront certains, c’est bien la fidélité

(…) Sa volonté « de fabriquer des règles pour avoir le plaisir de les détruire plus tard », aussi stimulante qu’elle soit d’un point de vue spéculatif, peut donner l’impression d’un artiste essentiellement cérébral, au style calculé, froid et sec, manquant d’émotion. Beaucoup n’hésitent pas à élargir la critique à l’homme privé. Pierre Boulez connaît bien ce reproche pour y avoir été toute sa vie confronté. Par bravade et esprit polémique, il affirme assumer ce statut. Si la familiarisation avec sa musique permet rapidement de dépasser ce premier jugement hâtif, il n’en est pas de même pour sa personne. Au-delà de la courtoisie, la générosité et la disponibilité qu’on lui reconnaît, il reste souvent perçu comme quelqu’un d’inaccessible. Cette vision ne correspond pourtant pas à la réalité.

(…) S’il est un trait marquant de sa personnalité, une valeur qu’il porte en lui, à l’excès diront certains, c’est bien la fidélité. D’abord, bien sûr, la fidélité à ses propres engagements. Celle, identifiée par tous, qui le conduit à fréquenter régulièrement les studios de l’Ircam, bien après son départ, pour échanger avec la jeune génération de compositeurs. Une présence discrète, qui ne relève pas de l’esprit de clan, mais plutôt d’une forme de confraternité, un plaisir à découvrir que la création est toujours en mouvement, qu’elle parvient à remettre en cause des acquis et à poser les bases d’un renouveau du langage. Un même élan le conduira à assumer une présence ponctuelle mais régulière aux côtés de l’Ensemble intercontemporain en conduisant des concerts qui lui demandent beaucoup d’énergie, l’obligent à voyager et à étudier de nouvelles partitions alors que les plus grands orchestres lui font les yeux doux et l’accueillent avec un faste qui lui fait plaisir mais qu’il sait tenir à distance.

Pierre Boulez accepte de prendre chaque année plusieurs semaines sur un emploi du temps surchargé pour assumer – avec plaisir – son devoir de passeur

Il ne manque pas une occasion de privilégier les relations avec les jeunes musiciens. Il dirige ainsi le West Eastern Diwan Orchestra fondé par Daniel Barenboim et s’investit pendant plus de dix années dans l’Académie de Lucerne qu’il fonde avec Michael Haefliger, le directeur du festival, en 2004. Ce n’est qu’à l’été 2016 qu’il en transmet la charge artistique au compositeur Wolfgang Rihm et à Matthias Pintscher qui remplira les fonctions de chef principal. Le projet est très ambitieux. Les œuvres travaillées par les instrumentistes stagiaires sont données en concert. Une classe de direction d’orchestre est également proposée, qui permet à des talents naissants de découvrir les secrets du métier. En outre, de jeunes compositeurs reçoivent régulièrement des commandes d’œuvres. Pierre Boulez accepte, malgré le temps qui passe, de prendre chaque année plusieurs semaines sur un emploi du temps surchargé pour assumer – avec plaisir – son devoir de passeur.

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Le compositeur et chef d'orchestre Pierre Boulez en concert à Vienne, le 26 mars 2010.

C’est sans doute ce souci de transmission qui fait comprendre pourquoi, en 2013, âgé de 88 ans, il accompagne encore, malgré la fatigue visible, le professeur Antoine Compagnon, plein de bienveillance à son égard, pour une rencontre au Collège de France autour de Marcel Proust et la musique. Pendant vingt ans, de 1976 à 1995, il y a occupé une chaire lui garantissant le professorat le plus libre qu’on puisse imaginer pour rendre compte de ses travaux autour d’une série de conférences et d’ateliers. Il reste ensuite attaché à cette institution qui date de François 1er mais bénéficie d’un régime unique lui évitant « les contraintes d’un enseignement qui obligerait de repasser toujours dans les mêmes pas ».

Pierre Boulez : « Il ne faut pas chercher à fixer un modèle qui vous ressemble mais faire confiance aux personnalités fortes capables d’englober le langage musical dans une réflexion plus large. »

En 2006, Pascal Dusapin y obtient à son tour la chaire de Création artistique. J’accompagne à sa leçon inaugurale Pierre Boulez dont la légende qui fait florès dans le petit milieu musical veut qu’il n’apprécie pas la démarche créative de celui qui fût un proche du compositeur Iannis Xenakis. Il ne serait donc présent que par simple respect de l’institution. Après le très brillant exposé de Pascal Dusapin et de brèves congratulations qui pourraient paraître d’usage, Pierre Boulez me fait signe qu’il souhaite ne pas s’attarder. Comme nous en avons l’habitude, nous traversons à pied la Seine et nous rendons à l’Ambassade d’Auvergne, l’un de nos restaurants fétiches. Nous refaisons le monde. Pierre Boulez est en verve, détendu, guilleret. A la fin du repas, surgit la raison de sa sérénité : « La conférence de Pascal était vraiment exceptionnelle. Ce soir, je suis content car je ne crois pas aux épigones. Il ne faut pas chercher à fixer un modèle qui vous ressemble mais faire confiance aux personnalités fortes capables d’englober le langage musical dans une réflexion plus large. »

(…) Est-ce cette même exigence qui, presque à son insu, le conduit parfois aux limites de l’exaspération et du dérapage, lorsque, confronté aux blocages de l’administration de tutelle, il s’en prend à son représentant, Michel Schneider, alors directeur de la musique, en multipliant les attaques publiques ad hominem ? C’est une fragilité dont je ne peux m’empêcher de souligner qu’avec le recul, elle finit par me toucher comme me touchent ses excès d’autodiscipline en de maintes occasions. Où a-t-il pu, sérieusement malade, sous surveillance quotidienne, trouver la force, en 1995, à l’Opéra Amsterdam, de sauver la production de Moïse et Aaron, de Schönberg en acceptant de conduire les répétitions et représentations tout en jouant le rôle de pacificateur entre un metteur en scène endiablé, Peter Stein, et des chanteurs déstabilisés ? Où, sinon dans une volonté d’accomplissement hors du commun ?

Sans parler d’une sérieuse alerte physique survenue en 2009. A l’automne, il se rend à Milan pour répéter un concert avec Maurizio Pollini qu’il doit donner à la Scala et reprendre Salle Pleyel. Il tombe lourdement dans l’escalateur de l’aéroport de Roissy, peine à reprendre ses esprits, signe une décharge, assure une répétition nocturne à peine arrivé en Italie et n’accepte de se rendre à l’hôpital que le lendemain. Le verdict est sans appel : fracture de la clavicule et quatre côtes cassées. Nouvelle décharge. Il assure tant bien que mal le concert, part immédiatement à Kyoto chercher une importante bourse qui lui est décernée pour l’ensemble de son œuvre et dont il veut remettre le montant intégral à une fondation spécialement créée pour soutenir les jeunes compositeurs. Le jour même de son retour à Paris, il honore une master-class de direction avec les étudiants du Conservatoire pour, enfin, achever son périple à Pleyel avec la reprise du concert milanais. Il lui faudra de longues semaines pour s’en remettre mais aucun des engagements pris durant ces dix jours de douleur intense ne lui a paru sur le moment pouvoir passer au second plan.

L’amitié se construit dans le temps, sur la base de rapports loyaux et complices. Daniel Barenboim en est l’exemple le plus marquant

(…) L’amitié se construit dans le temps, sur la base de rapports loyaux et complices. Daniel Barenboim en est l’exemple le plus marquant, qui, dès 1964, interprète à Berlin, sous sa direction, le Premier Concerto pour piano, de Bartok. Il partage ensuite de nombreux concerts avec Pierre Boulez à travers le monde et dit régulièrement son admiration pour lui : « C’est une personne d’éthique, en tant que musicien, mais surtout en tant qu’homme, et il est très vite devenu un exemple pour moi dans beaucoup de choses, autant dans la musique, que par son engagement dans la société. » Une relation privilégiée lie également les deux hommes à Patrice Chéreau, le seul metteur en scène – avec Peter Stein – avec lequel Pierre Boulez ait envie de travailler et qui, selon ses propos même, l’émeut : « Il avait une manière tellement concentrée d’être, que cela touchait quelque chose de très profond chez moi. »

Ce réseau professionnel et amical nous conduit jusqu’aux Etats-Unis où Frank Gehry dit avoir fait la connaissance de Pierre Boulez : « C’était à New York, aux rug concerts. Une expérience incroyable ! Je savais qu’un chef d’orchestre ne se contentait pas d’agiter les mains. Mais certaines des choses qu’indiquait sa direction m’intéressaient pour mon travail. Il y avait une précision et une passion inimaginables. » Plus tard, Daniel Barenboim fera appel à lui pour concevoir la « salle Pierre Boulez » qui ouvrira à Berlin en 2017. Et l’ami commun, Frank Gehry, un jour de 2014, fera spécialement le voyage à Baden-Baden pour offrir à Pierre Boulez la maquette de ce projet architectural. (…) »

Laurent Bayle

  • Marie-Aude Roux
    Journaliste au Monde

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