John Deway

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« La réalité comme expérience »1

John Dewey
Traduction de Pierre Saint-Germier et Gérôme Truc
p. 83-91

Traduction

8Certains considèrent que l’identification des idées d’expérience et de réalité est sérieusement hypothéquée, voire exclue d’avance, par le fait que la science nous oblige à reconnaître l’existence d’un temps où le monde parvenait à mener une existence respectable malgré l’absence en son sein d’organismes conscients. Dans de telles conditions, il n’y avait pas d’expérience, mais il y avait pourtant la réalité. Ne doit-on pas, par conséquent, soit abandonner l’identification de ces deux notions, soit admettre qu’en la conservant, nous nions et sophistiquons les faits que nous livre purement et simplement la connaissance ?

9Il est permis, cependant, de formuler des réservesà l’encontre de toute tentative visant à imposer la science, qu’elle soit physique ou psychologique, comme philosophie. On est alors amené à suggérer que plus volumineuse est l’accumulation de détails intéressants et tenus pour importants, plus pressante se fait la question du sens et de l’intérêt présentés par cette accumulation, de sa signification philosophique d’ensemble. La plupart des empiristes seraient pourtant difficilement enclins à adopter une posture philosophique dont on pourrait montrer qu’elle reposerait sur l’ignorance, le rejet ou la distorsion de résultats scientifiques.

10Analysons, dans ce cas, la situation qui se prête à de telles accusations. Cette situation fait partie de celles dont on est toujours scientifiquement fondé à dire qu’elles s’acheminent vers la situation présente, c’est-à-dire vers « l’expérience », et que pour y parvenir, elles empruntent leur propre voie. Les conditions précédant l’expérience, pour le dire autrement, sont déjà en transition vers l’état de choses dans lequel elles font l’objet d’une expérience. Supposons que l’on garde à l’esprit ce fait d’une transformation-qualitative-vers et que ce fait-là présente les mêmes garanties d’objectivité que n’importe quel autre trait que l’on assignerait à cette situation, par exemple des caractéristiques et des relations mécaniques et chimiques, etc. Qu’advient-il, à ce moment-là, de la force de l’objection ?

  • 20 La conscience est « la rumeur évanescente laissée derrière elle par la disparition de “l’âme” dans (…)

11Si, à un certain point, on introduit une âme-substance, un esprit ou même une conscience20 entre la condition antérieure de la réalité et l’expérience, alors, bien évidemment, l’implication suggérée – celle de l’identification de la réalité et de l’expérience – ne tient plus. Réalité et expérience sont séparables, car ce facteur hétérogène s’interpose et fait leur différence. C’est cela, non la réalité, qui est responsable de la transformation ; c’est cela qui d’une certaine manière modifie la réalité et en tire l’expérience, l’expérience résultante étant hétérogène à la réalité dans la mesure où l’esprit, le sujet ou la substance qui intervient est interjective par nature, et soudaine ou erratique dans ses opérations. Mon propos ne porte pas ici sur toutes ces énigmes sans issues qui émergent à l’heure actuelle – ces énigmes qui constituent la « métaphysique » dans le sens vulgaire, péjoratif, du terme. Il ne consiste pas même à indiquer la difficulté qu’il y aurait à distinguer, relativement à une expérience ainsi constituée, les traits appartenant à la réalité pure et non contaminée de ceux dont l’esprit, la conscience, ou quoi que ce soit d’autre, serait responsable. Je me borne juste à mettre en évidence qu’une telle conception est incompatible avec l’idée qu’on pourrait, dans un but proprement philosophique, identifier désormais la condition chronologiquement antérieure de la réalité à la réalité elle-même. D’un point de vue philosophique, la réalité doit inclure sur cette base « l’esprit », la « conscience », ou quoique ce soit d’autre, au même titre que ces premières heures du monde dont l’existence nous est assurée par la science ; et la philosophie ne doit cesser de se soucier, du mieux qu’elle peut, des questions soulevées par une réalité si désespérément divisée par des concepts et des définitions qui la minent de l’intérieur et l’opposent à elle-même. Mais il s’agit là, quoi qu’il en soit, de considérations générales qui nous écartent du problème particulier que nous traitons ici.

12Je reviens donc à l’objection tenue pour être strictement scientifique. à moins qu’une réalité d’un genre hétérogène ne soit introduite, la réalité antérieure s’achemine, en chacun de ses points, vers l’expérience. Elle correspond seulement à la première portion, historiquement parlant, de ce qui plus tard sera l’expérience. De ce point de vue, la question de l’opposition de la réalité à l’expérience s’avère n’être que la question de l’opposition d’une version antérieure de la réalité à une version postérieure, – ou, si le terme « version » devait soulever une objection, d’une présentation, d’une expression, ou d’un état antérieur de la réalité comparé à sa propre condition postérieure.

  • 21 J’insère ce mot car il est essentiel. Par hypothèse, c’est maintenant que cet état antérieur est l’ (…)

13On ne peut, cependant, opposer de façon exclusive une réalité antérieure à une réalité postérieure, parce que cela va à l’encontre du point essentiel que constitue la transition vers. La transformation-continuelle-dans-la-direction-de : tel est le fait qui exclut, sur la base de la science (à laquelle nous avons accepté de faire appel), toute coupure entre la réalité antérieure ayant fait l’objet d’une expérience non-contemporaine21 et l’expérience postérieure. En ce sens, la question philosophique se réduit elle-même à déterminer quel est le meilleur indice de la réalité pour la philosophie : sa forme antérieure ou postérieure ?

14La réponse est évidente : la propriété ou la qualité de transition-vers, de changement-dans-la-direction-de, qui est pour le moins aussi objectivement réelle que n’importe quoi d’autre, ne peut pas être incluse dans la formulation de la réalité en tant qu’antérieure, mais n’est seulement appréhendée ou réalisée que dans l’expérience. Très prosaïquement, l’expérience présente du piocheur le plus rustre, dans un chantier de fouilles, fait philosophiquement justice à la réalité antérieure d’une manière qui reste extérieure et inaccessible à la science : inaccessible, j’entends, sous la forme d’une connaissance formulée. C’est en tant qu’elle est une expérience elle-même vitale ou directe, en tant qu’expérience humaine (aspect qu’ignore la formulation qu’un géologue, un physicien ou un astronome peut en donner), que cette dernière est plus satisfaisante ; et elle est aussi plus vraie en ce sens qu’elle a plus de valeur pour d’autres interprétations, pour la construction d’autres objets sur lesquels se fondent d’autres projets. La raison qu’a le scientifique de supprimer, dans sa formulation de la réalité, des facteurs qui appartiennent à la réalité, tient seulement au fait que (1) il ne s’intéresse pas à la totalité de la réalité, mais seulement à certaines de ses phases, celles qui sont susceptibles de lui servir d’indices fiables pour les objets qui l’intéressent et pour ses projets, (2) les éléments supprimés ne le sont pas totalement, ils sont au contraire bien présents, là, dans son expérience, dans ses traits extra-scientifiques. Autrement dit, le scientifique peut ignorer une certaine partie de l’expérience de l’homme, précisément parce que cette partie est si irrémédiablement présente, là, dans l’expérience.

15Supposons que l’on atteigne une cognition théoriquement adéquate de la réalité antérieure en tant qu’antérieure (antérieure à l’existence d’être conscient) : appelons cet objet O. Appelons ses propriétés a, b, c, d, etc. Appelons ses lois, les relations constantes de ses éléments, A, B, C, D, etc. Dans la mesure où, suivant la théorie de l’évolution à laquelle nous faisons appel, cet O est en transformation qualitative vers l’expérience, O n’est pas la réalité achevée, ce n’est pas R, mais une sélection de certaines conditions de R. Cela étant, pourrait-on répondre, la théorie de l’évolution reconnaît et énonce ces facteurs de transformation. Soit. Mais où se situe le lieu de cette reconnaissance ? Si ces facteurs sont référés à O, à l’objet antérieur, nous sommes de nouveau confrontés à la même situation. Nous n’avons que certaines propriétés additionnelles, e, f, g, etc., avec des fonctions additionnelles, E, F, G, etc. qui, en tant qu’elles se réfèrent à O, sont toujours en transformation qualitative. Quelque chose d’essentiel manque encore à la réalité.

16Reconnaissez que cette transformation est réalisée dans l’expérience présente, et la contradiction disparaît. Dans la mesure où la transformation qualitative était tournée vers l’expérience, en quel autre endroit sa nature devrait-elle être réalisée, sinon dans l’expérience – et dans l’expérience même où O, l’objet de connaissance, est présent.

17O, en tant qu’objet scientifiquement connu, est ainsi contenu dans une expérience qui ne se réduit pas au seul fait de présenter O comme objet. Et l’excédent n’est pas sans rapport avec le reste : il livre précisément les facteurs de la réalité qui sont supprimés dans O, considéré comme la chose chronologiquement antérieure. La seule raison pour laquelle ceci n’est pas universellement reconnu tient seulement à ce qu’il en est inévitablement et universellement ainsi. Il n’y a qu’en philosophie que cela demande à être reconnu, partout ailleurs, c’est tenu pour acquis. Le motif et le fondement même de la formulation de R comme O sont dans ces traits de l’expérience qui ne sont pas formulés, et qui ne peuvent être formulés que dans une expérience subséquente. Ce qui est omis de la réalité dans O est toujours restitué dans l’expérience où O est présent. O est ainsi réellement pris pour ce que ce qu’il est – une condition de la réalité comme expérience.

18Cette immersion d’un objet-de-connaissance dans une expérience vitale, inclusive, directe (pour laquelle des termes comme « immédiat » sont tautologiques et ne servent que de mise en garde contre une saisie partielle ou abstraite de l’expérience) est la solution, il me semble, du problème de l’aspect transcendant de la connaissance. Tout ce que l’on dit sur le caractère diaphane de la connaissance, sur le caractère excessif de ses aspirations à une saisie complète de l’objet, tout cela trouve son explication dans l’expérience qui soutient la connaissance-et-son-objet, et dont cette dernière est la portion schématisée, ou structurale. Chaque expérience tient ainsi la connaissance et son monde-objet en suspens, à l’intérieur d’elle-même, quelle que soit l’étendue de ce dernier. Et l’expérience dont il est ici question est n’importe quelleexpérience où entre en jeu un acte de connaissance. Il ne s’agit en aucun cas de quelque expérience idéale, absolue ou exhaustive.

19Ainsi, l’objet-de-connaissance emporte toujours avec lui un autre objet, qui lui est contemporain et par rapport auquel il est éclairant et explicatif. C’est l’union des deux qui offre la condition de la mise à l’épreuve, de la correction et de la vérification de la connaissance. Cette union est intime et complète. La distinction dans l’expérience entre la portion de connaissance, en tant que telle, et son propre contexte au sein de l’expérience, en tant qu’il est extérieur à la procédure cognitive, est une distinction réflexive, analytique – elle-même réelle dans ses contenus et fonction d’expériences. Autrement dit, nous ne pouvons pas disposer de la « marge » ou du « surplus » de l’expérience dans laquelle la connaissance est immergée en tant qu’elle serait émotionnelle et volitive (et par conséquent, seulement psychologique, et donc philosophiquement hors de propos), car la distinction entre la connaissance-en-relation-avec-son-objet, en tant qu’elle est connue, et d’autres traits, tenus pour négligeables, se constitue au sein d’une seule et même expérience réflexive subséquente. L’expérience où O est présenté est une expérience où O est distingué d’autres éléments de l’expérience autant qu’il est maintenu dans une connexion vitale avec eux ; mais ce n’est pas une expérience dans laquelle la fonction-de-connaissance est discriminée d’autres fonctions, disons, émotionnelle et volitive. Si l’expérience ultérieure, dans laquelle cette discrimination est faite, est purement psychologique, alors la fonction-de-connaissance elle-même, tout comme les fonctions émotionnelle et volitive, relève simplement d’une distinction psychologique, et une nouvelle fois l’objection dans son ensemble s’effondre. Autrement dit, que cette expérience soit directement considérée comme celle du scientifique ou plus tard comme celle du philosophe (ou du logicien), nous sommes toujours confrontés au même type de situation : quelque chose est discriminé en tant que condition d’expérience vis-à-vis et à l’encontre de ces autres traits de l’expérience dont elle est la condition.

20Si quelqu’un est enclin à nier cela, qu’il se demande comment il est possible de corriger la connaissance (supposée) de la plus ancienne histoire du globe. Si O n’est pas tout le temps dans la connexion la plus réelle avec les traits extra-scientifiques de son expérience, alors il est isolé et ultime. Si, toutefois, il est contraint de co-exister avec eux, s’il entre juste comme un facteur au sein d’une réalité présente plus inclusive, alors il existe des conditions présentes qui lui permettent d’être expliqué, testé et corrigé. Prendre O comme une formulation adéquate de la réalité, du point de vue de la philosophie, c’est exalter un produit scientifique aux dépens de l’ensemble de la procédure scientifique par laquelle ce produit est lui-même légitimé et corrigé.

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Notes

1 « Reality as Experience ». From : the collected works of John Dewey, Middle Works : volume III, 1930-1906. © 1977 by the Board of Trustees, Southern Illinois University, translated by permission.

2 Dewey J., Le public et ses problèmes (trad. Zask J.), Œuvres philosophiques II, Pau/Paris, PUP/Farrago/éd. Léo Scheer, 2003 [1927], p. 71.

3 Dewey J., Reconstruction en philosophie (trad. Di Mascio P.), Œuvres philosophiques I, Pau/Paris, PUP/Farrago/éd. Léo Scheer, 2003 [1920], p. 92.

4 Dewey parle d’abord d’une « interaction », mais en viendra à préférer tardivement le terme de « transaction ». L’enjeu de ce changement terminologique rencontre encore aujourd’hui des échos en sociologie (Emirbayer M., « Manifesto for a Relational Sociology », The American Journal of Sociology, vol. 103, no 2 (1997), 281-317) et plus particulièrement dans l’interprétation des travaux de Erving Goffman, que l’on peut aisément considérer comme un des sociologues les plus deweyens qui soit (Joseph I., « L’athlète moral et l’enquêteur modeste », in Karsenti B. et Quéré L. (dir.), La croyance et l’enquête. Aux sources du pragmatisme, Paris, EHESS, « Raisons pratiques », 2004, 19-52).

5 Reconstruction en philosophie, op. cit., p. 88.

6 Voir supra, notes 1 et 2, p. 81.

7 Notamment sur les élèves du département de sociologie : le pragmatisme de John Dewey, avec celui de George Herbert Mead, a laissé une empreinte certaine sur ce que l’on appellera plus tard l’« école de Chicago ».

8 à paraître en français : La quête de la certitude, (trad. Cometti J.-P.), Œuvres philosophiques III.

9 Disponible en français : Dewey J., Logique : la théorie de l’enquête (trad. Deledalle G.), Paris, PUF, 1993.

10 Dewey J., « The Experimental Theory of Knowledge », Mind, New Series, vol. 15, n° 59 (Jul., 1906), p. 293-307.

11 Les développements qui suivent renvoient à Reconstruction en philosophie, op. cit., p. 96-98.

12 Idem, p. 97.

13 Dewey J., The Influence of Darwinism in Philosophy (1909), in Dewey J., The Middle Works (1899-1924), vol. 4, Southern Illinois University Press, 1983 [1977].

14 Zask J., « La politique comme expérimentation », in Dewey J., Le public et ses problèmes, op. cit., p. 17.

15 Reconstruction en philosophie, op. cit.,p. 138.

16 On peut ainsi considérer que le pragmatisme « comprend en son centre une certaine vision sociale de la science », et que « son rapport à la sociologie est interne », car pour Dewey « le facteur social est intrinsèque à la logique » de l’expérience. Cf. Karsenti B. et Quéré L. (dir.), La croyance et l’enquête, op. cit., p 11.

17 Zask J., « La politique comme expérimentation », op. cit., p. 16.

18 Stavo-Debauge J. et Trom D., « Le pragmatisme et son public à l’épreuve du terrain. Penser avec Dewey contre Dewey », in Karsenti B. et Quéré L. (dir.), La croyance et l’enquête, op. cit., p. 221.

19 à paraître en français : L’art comme expérience (trad. sous la direction de Cometti J.-P.), Œuvres Philosophiques IV.

20 La conscience est « la rumeur évanescente laissée derrière elle par la disparition de “l’âme” dans les airs de la philosophie », William James. Cf. William James, « Does “consciouness exist” ? », inJournal of Philosophy, Psychology and Scientific Methods, vol. I., 1904, p. 477.

21 J’insère ce mot car il est essentiel. Par hypothèse, c’est maintenant que cet état antérieur est l’objet d’une expérience, en tant que cette expérience a lieu dans un cadre scientifique ou pour autant qu’elle prenne une dimension critique. Tel est le fait scientifique sur lequel se brisent tous les réalismes strictement objectivistes. C’est aussi ce fait qui, à partir d’une analyse psychologique de la réalité et de la substitution, en guise de fil directeur méthodologique, de la psychologie à la physique, se pervertit en idéalisme. Bien sûr, on pourrait montrer que cette procédure psychologique part toujours initialement du corps et de ses organes, des sens, du cerveau, des muscles, etc. ; c’est pourquoi, comme le dit Santayana, les idéalismes soutiennent que, parce que nous recevons nos expériences par un corps, nous n’avons pas de corps. Mais, d’un autre côté, on pourrait montrer que ce corps, l’organisme et les comportements qui lui sont caractéristiques, sont aussi réels qu’autre chose, et donc qu’une explication de la réalité fondée sur l’ignorance systématique des attitudes investigatrices et des réponses de l’organisme (c’est-à-dire une philosophie prenant appui de préférence sur les sciences de la nature) n’est pas moins auto-contradictoire. Dans un tel cas, ce qui importe semblerait être que la portée de la science ou de l’expérience, qu’elle soit physique ou psychologique, réside dans les formes qu’elle prend lorsqu’elle se soumet à des procédures critiques de contrôle. Et c’est ici que la forme pragmatique de l’empirisme, ainsi que la place qu’elle accorde dans le contrôle de l’expérience à la connaissance réflexive, ou à la pensée, semblent trouver leur vocation.

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Pour citer cet article

Référence électronique

John Dewey, « « La réalité comme expérience » », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 9 | 2005, mis en ligne le 11 février 2008, consulté le 14 avril 2016. URL : http://traces.revues.org/204 ; DOI : 10.4000/traces.204

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