Romantisme politique

Dans un ouvrage plus ancien, Révolte et Mélancolie, vous avez réhabilité le romantisme – voire, même, une certaine forme de nostalgie – dans une perspective anticapitaliste. En quoi le passé peut-il être une force d’appui émancipatrice et non pas un frein, seulement perçu comme « réactionnaire » ?

Pour comprendre qu’est que le romantisme, il me semble utile de revenir à un passage peu connu de Marx dans les Grundrisse : « À des stades antérieurs de développement, l’individu singulier apparaît plus complet […]. Il est aussi ridicule d’avoir la nostalgie de cette plénitude originelle que de croire qu’il faille en rester à cette totale vacuité. Le point de vue bourgeois n’a jamais dépassé l’opposition à cette vue romantique, et c’est pourquoi c’est cette dernière qui constitue légitimement le contraire des vues bourgeoises et les accompagnera jusqu’à leur dernier souffle¹ ».

Le passage de Marx suggère trois idées qui nous semblent essentielles pour comprendre le romantisme : 1) Le romantisme n’est pas une école littéraire mais un point de vue (Ansicht), une vision des choses — une vision du monde, dirions-nous. En tant que Weltanschauung, le romantisme traverse tous les domaines de la culture : la philosophie, la religion, le droit, l’historiographie et, bien entendu, la politique. 2) Cette Ansicht, cette vision du monde s’opposent au point de vue bourgeois, au nom du passé, au nom d’une « plénitude originaire », antérieure à la civilisation bourgeoise. 3) Cette critique des vues bourgeoises et de la « totale vacuité » de la société bourgeoise a une certaine légitimité, même si l’aspiration d’un retour au passé est « ridicule ». 4) Le romantisme n’est pas fini en 1830, ni en 1848 : il accompagnera, comme une ombre portée, la civilisation bourgeoise, tant qu’elle existera (« jusqu’à son dernier souffle »).

Dans Révolte et Mélancolie, Le romantisme à contre-courant de la modernité, écrit ensemble avec Robert Sayre, nous considérons que la caractéristique centrale du romantisme comme Weltanschauung est, comme Marx l’avait compris, la révolte, la protestation culturelle contre la civilisation capitaliste moderne au nom de certaines valeurs du passé. Ce que le romantisme refuse dans la société industrielle/bourgeoise moderne, c’est avant tout le désenchantement du monde — une expression du sociologue Max Weber — c’est le déclin ou la disparition de la religion, de la magie, de la poésie, du mythe, c’est l’avènement d’un monde entièrement prosaïque, utilitariste, marchand. Le romantisme proteste aussi contre la mécanisation, la rationalisation abstraite, la réification, la dissolution des liens communautaires et la quantification des rapports sociaux. Cette révolte se fait au nom de valeurs sociales, morales ou culturelles pré-modernes et constitue, à multiples égards, une tentative désespérée de ré-enchantement du monde. On pourrait considérer le célèbre vers de Ludwig Tieck, « Die mondbeglanzte Zaubernacht », « La nuit aux enchantements éclairée par la lune », comme une sorte de résumé du programme romantique…

« Le romantisme proteste aussi contre la mécanisation, la rationalisation abstraite, la réification, la dissolution des liens communautaires et la quantification des rapports sociaux. »

Si le romantisme s’affirme comme une forme de sensibilité profondément empreinte de nostalgie, il n’échappe pas à la modernité : d’une certaine façon on peut même le considérer comme une forme d’ auto-critique culturelle de la modernité. En tant que vision du monde, le romantisme est né au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle — on peut considérer Jean-Jacques Rousseau comme son premier grand penseur. Contrairement aux idées reçues, l’histoire du romantisme n’est pas terminée au début du XIXe siècle, mais continue tout au long des XIXe et XXe siècles. En fait, il continue, jusqu’à nos jours, à être une des principales structures-de-sensibilité de la culture moderne.

Bien évidemment, la nébuleuse culturelle romantique est loin d’être homogène : à partir de cette racine commune anti-bourgeoise on trouve une pluralité de courants, depuis le romantisme conservateur ou réactionnaire qui aspire à la restauration des privilèges et hiérarchies de l’Ancien Régime, jusqu’au romantisme révolutionnaire, qui intègre les conquêtes de 1789 (liberté, démocratie, égalité). Tandis que le premier rêve d’un retour au passé, le deuxième propose un détour par le passé communautaire vers l’avenir utopique : la nostalgie des époques pré-capitalistes est investie dans l’espérance révolutionnaire d’une société libre et égalitaire.

Si Rousseau est un des premiers représentants de cette sensibilité romantique révolutionnaire, on la trouvera dans les premiers écrits républicains des romantiques allemands (Schlegel), dans les poèmes de Hölderlin, Shelley et William Blake, dans les œuvres de jeunesse de Coleridge, dans les romans de Victor Hugo, dans l’historiographie de Michelet, dans le socialisme utopique de Pierre Leroux. Le romantisme révolutionnaire n’est pas absent— comme dimension partielle — des écrits de Marx et Engels, et on le retrouve dans les écrits d’autres marxistes ou anarchistes comme William Morris, Gustav Landauer, Ernst Bloch, Henri Lefebvre, Walter Benjamin. Enfin, il marque de son empreinte quelques-uns des principaux mouvements de révolte culturelle du XXe siècle, comme l’expressionnisme, le surréalisme et le situationnisme.

source : http://www.revue-ballast.fr/michael-lowy-sans-revolte-la-politique-devient-vide-de-sens/
interview Michael Löwy