L’humour du web

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Le phénomène Cyprien. Tentons de comprendre la fascination du public. Etonnante pauvreté des analyses que celle des critiques devant le phénomène Cyprien qui toucherait essentiellement  des ados,  tout en les renvoyant à leurs parents, sans que ceux-ci n’apparaissent dans ce « monde clos », imperméable au dialogue.

Cadrage de l’image sur un « je » qui se raconte. Certes ces propos se veulent distanciés dans un jeu humoristique qui s’en prend en fait  aux valeurs des adultes et tente de créer des valeurs de remplacement. Certains critiques s’arrêtent et se félicitent (sans nous révéler pourquoi) de ces situations absurdes. Il y a du sens dans tout cela. Si l’absurde, ou plutôt dirai-je, les attitudes désabusées de Cyprien, retiennent l’attention, c’est peut-être que ce discours joue avec le faux pour dire le vrai, le tragique d’une jeunesse qui finit par rire de son désemparement.

Il est devant sa cam. Dans un jeu de miroir il parle au spectateur et à lui-même. Jeu de la solitude dont il se rit. Cadré, encadré, il ne sort pas du cadre.  Le veut-il d’ailleurs ? il est dans son monde et s’y réfugie. Un monde où on ne rêve pas. Il est face à lui.

Ceux qu’ils rencontrent sont travestis, imitant tant bien que mal, ce qu’il est mais il n’y a aucune ouverture à l’altérité. Piégé au jeu de l’enfant roi, il est un roi  privé de parole, alors il s’invente un monde sans contradictions ou du moins on ne le les lui renvoie pas.  Son seul vrai désir ne serait-il pas de sortir d’une identité rigide le réduisant  à vivre un monde où chacun se ressemble dans cette bulle symbolique de la cam-matrice, qui le renvoie à la peur du vide, dans un monde  où la parole produit du morbide ?

Dans « Les séries américaines », il se transforme en squelette devant une série. Il revient pour une autre avec la trace d’une décapitation. Et dans un troisième moment, il se menace lui-même avec un couteau. Il est pris au piège d’un morbide « en carton plâtre », d’une cruauté théâtrale. La mort n’existe que sous l’aspect du faux. Il montre ses DVD, les qualifie de neuf mais on voit qu’il les a téléchargés.  Redoublement du faux, de l’illusion.

Dans son discours à lui-même, dans une sorte de schizophrénie, il se menace, se renvoie sa propre violence. Solitude narcissique qui le conduit à la dépendance plus de lui-même que de l’écran. Il cherche un « tu » qui reste muet. Il affirme ses certitudes  qui ne le renvoient qu’à lui. Le miroir reflète le même, et il échappe au principe de non-contradiction. Logique identitaire où le dialogue n’est que pastiche, travestissement.

Dans « Cyprien et les roumains »,  l’autre se donne à voir dans un travestissement de lui—même, règne de l’illusion où il n’arrive même pas à être dupe de lui-même. Il paye les effets de cette solitude : ses propos dérapent, sans repères éthiques. Les adultes sont loin, perdus dans leurs contradictions, comme sa grand-mère qui vote pour le dictateur, après avoir dit non.

Ses parents viennent d’un autre temps : la Roumanie communiste. Traduisons : perte des repères familiaux, perte des idéaux communistes.  Perte des idéaux  tout court. Lui il est avec sa sarbacane en classe, dans un monde où on ne grandit pas.  L’école apparaît archaïque avec des outils dépassés, c est une punition que d’y aller, le prof est hors- jeu et sans autorité. Grimé et grotesque, il est sans aura. Là aussi il n’y a rien à attendre…refuge   dans l’ennui  et le hors temps d’’un souvenir habité par les objets. L’avion en papier, le stylo catapulte,  le bic machouillé, les bavardages, tout se répète à l’école pour Cyprien.   L’autre se cache.  Il ne sait être présent que derrière la cam, présent dans son non lieu et son hors temps. Voilà ce qui reste de l’utopie : un monde d’objets, des souvenirs solitaires et travestis.

Aux grands espaces du rêve s’opposent les espaces du net, le désert, l’autre est son double, sans singularité aucune. Nostalgie  et illusions,  monde masculin privé de l’altérité féminine.

Antonin Artaud écrivait : « il importe avant tout d’admettre que comme la peste, le jeu théâtral soit un délire et soit communicatif » ( Le théâtre et son double ) . Ce que la peste allume c’est une grande liquidation.

Cette fascination pour Cyprien, Artaud l’expliquerait peut-être ainsi :

«  Une vraie pièce de théâtre bouscule le repos des sens, libère l’inconscient  opprimé, pousse à une sorte de révolte virtuelle et qui d’ailleurs ne peut avoir tout son prix que si elle demeure virtuelle…. »

Quel est le but de cette révolte ?

«  Ils se préparent à rendre à la destinée menace pour menace et coup pour coup ».

Affirmation d’une liberté absolue dans la révolte. Le théâtre vide les abcès. Le théâtre concluait Artaud  pousse les hommes à se voir tels qu’ils sont. Les masques tombent.

Pourquoi ce détour par Artaud ? d’abord parce qu’il n’y a pour lui aucun genre noble.  Ensuite parce que ses propos permettent de comprendre la fascination du vide.

« La question qui se pose maintenant est de savoir si dans un monde qui glisse, qui se suicide sans s’en apercevoir, il se trouvera un noyau d’hommes capables d’imposer cette notion supérieure du théâtre, qui nous rendra à tous l’équivalent naturel et magique des dogmes auxquels nous ne croyons plus ».

Certes ce rapprochement est risqué ; mais je l’assume.

Maryse Emel

http://educavox.fr/alaune/le-miroir-de-cyprien

Ce décryptage ethnographique d’une génération par elle-même est caustique et (se) nourrit de l’Internet.

La crise des 25 ans, vous connaissez? Quand on n’a plus droit à la carte 12-25; que, loin des fiestas du samedi soir et de tous les autres soirs de la semaine, on organise, cool, une soirée entre couples; qu’on abandonne le Nutella pour le chocolat noir amer; qu’on cesse de s’habiller en ado-Petit Bateau;  qu’on s’extasie avec hypocrisie sur les photos des nouveaux-nés des copains…

Voilà un sketch de Norman, 25 ans, un des humoristes du web. Un lunaire en sweat à capuche comme Mark Zuckerberg, en décalage contrôlé avec le monde adulte. Aussi désarmant que l’inventeur de Facebook, mais, comme lui, les pieds sur terre et expert de l’économie en réseaux –à proportion, évidemment, des ambitions d’un «YouTuber».

Norman, Cyprien, Hugo, Mister V, la Ferme Jérome, Kemar et bien d’autres artistes en herbe encore, enthousiasment les teen-agers qui cliquent et recyclent ces séquences des millions de fois, une résurrection des fans clubs revus et corrigés à l’ère électronique.

Perplexité des adultes, souvent totalement ignorants de ce nouveau parc à thème du Net: qu’est-ce qui passionne tant les ados? Ce qui cartonne sur YouTube et les réseaux sociaux, ce sont ces séquences d’autodérision sur le quotidien des jeunes garçons d’aujourd’hui –le one man show du Net est encore très masculin. De multiples sketchs concernent les difficultés du saut de haies pour devenir «grand»: le bac (avec mention si possible), l’anglais («tu parles pas anglais? C’est génial! Tu parles quelle langue?»), et le permis de conduire (sans caler si possible).

D’autres sont centrés sur les délires: les fêtes démentes, les cuites mémorables, le porno, l’exaltation devant les produits Apple et plus généralement l’artillerie des outils de communication. Dans cette galerie fantasmée, les filles sont présentes, mais sous l’angle du compliqué / insolite / désirable. Ce qui cartonne, c’est la régression, l’attendrissement sur l’enfance qu’on mythifie et qu’on n’a pas envie de quitter (Cyprien, 23 ans, dans «C’était mieux avant»: quand y avait pas Facebook, qu’il y avait des films à la télévision, qu’il n’y avait que 151 Pokemons, quand il y avait des jouets à monter soi-même dans les Kinder, etc).

Ce qui cartonne, c’est la rigolade sur le monde adulte qu’on  intègre à reculons en n’arrivant pas à le prendre au sérieux, et encore moins à se prendre soi-même au sérieux. Ce qui cartonne, c’est l’ironie sur la grande roue de la consommation, les trucs de la publicité, les cartes de fidélité et les gadgets pour tenir le client en laisse et l’observation sidérée de sa propre aliénation à tout ce bazar…

La crise? Ah?

Les enfants de la crise? Sur le thème des désastres sociaux ou de la mondialisation, pas de sketch. Ce décryptage ethnographique d’une génération par elle-même est autocentré, et tout caustique soit-il, il est dans l’ensemble, bienveillant. On se chambre les uns les autres, on ne se trouve pas très glorieux collectivement, on jette un regard sarcastique sur le monde du travail (le stagiaire tient souvent la vedette), on se moque des filles bonnes élèves tout en convenant qu’on n’a pas fait grand chose pour rivaliser sur ce plan avec elles. On s’amuse d’un paradis perdu qu’on ne regrette pas: la virilité. Vive le charme du loser!

Humeur espiègle et ironie dépeignent une sorte de parti pris: promouvoir la bêtise, le régressif enfantin, le fou rire et les fantasmes, se moquer de tout ce qui, dans le bric-à-brac du monde marchand et globalisé, paraît sérieux, rationnel, établi, plutôt obligatoire, déjà écrit, déjà analysé, déjà accepté. «Je crois en moi et en mes amis» et j’observe,  incrédule, l’évolution de notre société.

Pour eux, une certaine façon de faire de la politique a épuisé ses charmes. Ils fuient la névrose conversationnelle des adultes (copiée parfois par certains de leurs amis), cette litanie codée, ces empoignades inexpugnables sur le champ de bataille des idéologies et des certitudes, cette jouissance à clouer le bec aux autres. Le sketch où Norman s’endort face à cette conversation stéréotypée  (sur la crise, le communautarisme, etc)  interprétée par deux comparses reflète ce détachement  («Tu te vois, toi, avec ton petit confort d’occidental!», lui hurle l’un d’eux).

Parallèlement, à la fin de la séquence, l’humoriste, issu lui-même d’une famille très engagée, invite à aller voter: ce qui est en jeu, à l’évidence, n’est pas un manque d’implication à l’égard des choix de société –beaucoup d’études montrent que les jeunes sont concernés par l’actualité et l’évolution du monde–, mais la conception et les termes du débat politique.

La vie en tribu

Qui sont ces humoristes? Des produits pur sucre de la magie internet: première compte Facebook dans les années 2007-2008, mise en ligne sur MySpace de quelques vidéos bricolées dans leur chambre, échanges croisés avec d’autres auteurs  du Net, aide de YouTube qui, à partir de 2009,  propose aux vidéastes les plus populaires des partenariats rémunérés par la publicité, puis, pour les persévérants talentueux, repérage par des producteurs pour des prestations dans les vieux médias (la scène, les spots publicitaires, la télé, le cinéma).

Naturellement, le secteur publicitaire s’est emparé de certains de ces «héros» du web, pour  «créer du buzz»: Norman fabrique des vidéos sponsorisées pour Orange et pour Crunch, Cyprien fait de même pour le CIC.

Tous les deux connaissent cette success story prophétisée depuis longtemps par les économistes de la Silicon Valley. Par quel cheminement sont-ils arrivés? Norman entame des études de cinéma à l’université, monte un trio sur My Space, puis sur DailyMotion en s’associant avec son meilleur pote connu en seconde au lycée, Hugo (celui cité plus haut), et un autre comique, ami d’ami, Kemar: les délires du Velcrou (un nom à la gloire des chaussures à scratch) commencent à circuler sur le Net. Ce groupe tourne en 2009 un clip avec Cyprien, un autre comique qui opère, lui, sous pseudonyme de Monsieur Dream.

Ce dernier a commencé des études d’économie à Aix-en-Provence, a été repéré par le site 20minutes.fr pour concevoir des vidéos commentant l’actualité, et donc est venu à Paris. Aujourd’hui, chacun de ces humoristes s’est autonomisé et joue sa propre partition.

Au départ, il y a donc ces rencontres entre ados créatifs touche-à-tout: Norman et Cyprien ont appartenu à plusieurs groupes de rock et chantent du rap. Norman a réalisé des courts-métrages, vient de tourner comme acteur dans un film de Maurice Barthélémy (ex de la troupe Les Robins de Bois), et Cyprien fait du dessin et de la BD.

A l’arrivée, se tisse un milieu qui mêle professionnels, semi professionnels et amateurs. Comment se définissent-ils? Curieusement, les termes d’artiste ou d’auteur résonnent moins agréablement aux oreilles de Norman et Cyprien que celui d’humoriste: l’humour, voilà leur univers de prédilection et c’est dans ce champ qu’ils entendent avancer.

Certes, on ne peut pas parler de groupe organisé, mais ces comiques du web sont unis par des liens fluctuants: ils se connaissent, déposent les vidéos des uns et des autres sur leur site, et collaborent à divers titres, parfois volontairement pour un clip, parfois à l’instigation d’un producteur pour des opérations commerciales (séquence publicitaire sur le web pour la boisson Outox, «Lendemains difficiles»; organisation d’une soirée au Grand Rex, le Zapping Amazing en janvier 2012 avec vidéos, musiques et sketchs). Aujourd’hui, Norman et Cyprien écrivent un film ensemble.

L’humour communautaire

Quand les historiens se pencheront sur les manières de rire au début du XXIe siècle, ils  devront examiner les modalités de l’hilarité liée à la dynamique des réseaux sociaux. Certes, la culture potache n’est pas nouvelle, mais elle se construit selon d’autres mécanismes.

Ce rire ne nait pas d’une bonne blague servie à la cantonade ou d’un comique de situation servie par le mariolle du coin, mais émerge d’un échange complice  sur une émotion face à une information, ou d’une connivence dans la reconnaissance d’un poncif. Ce déclic s’appuie sur la multitude des contenus qui circulent sans répit sur Facebook ou Twitter: vidéos ad hoc ou détournées, photos, bouts d’articles, propos énigmatiques ou commentaires acides, métaphores saisissantes, interjections, formules culte.

Il ne s’agit pas d’un rire franc, mais d’un sourire fugace, suscité par une posture mentale à laquelle tout le monde s’identifie et que tout le monde reconnaît: l’ironie, la distance de celui à qui l’on n’en conte pas et qui a tout compris des dessous du grand spectacle du monde. A l’ère d’Internet, cette culture repose sur une complicité par l’humeur, la façon de regarder et de comprendre le monde, une dynamique qu’active la communication en fil continu.

Cet état d’esprit, toutefois, est d’abord distillé par les leaders de la conversation internet, des amateurs passionnés, des journalistes et des blogueurs. A ces spécialistes de la communication s’adjoignent, comme nous le voyons ici les (jeunes) humoristes du web, auteurs et metteurs en scène de leurs propres sketchs.

Le succès de Norman, Cyprien et les autres repose aussi sur le mode de fabrication et d’écriture de ces vidéos. Tournées dans un salon avec une économie de moyens, elles signent un style amateur bricolé qui donne l’impression que l’on se trouve chez son voisin de palier, et que d’ailleurs chacun pourrait en faire autant.

Enfin, ces sketchs constituent presque des productions communautaires, tant leurs auteurs adaptent et retravaillent leurs textes en suivant les centaines de commentaires des internautes et le nombre de likes. Les humeurs qui traversent ces vidéos sont en germe depuis plusieurs années: mais captés par des scénettes incisives, ces traits générationnels apparaissent dans tout leur éclat.

Monique Dagnaud
Enquête

Norman, Cyprien, Hugotoutseul et les autres… -)

  • Emmanuelle Anizon
  • Publié le 16/04/2012. Mis à jour le 17/04/2012 à 18h39.
De gauche à droite : Maxime Musqua, NormanFaitDesVidéos, Mister V, Cyprien et La ferme Jérôme. Photo : Jean-François Robert pour Télérama.
Ils font rire des millions d’ados derrière leur ordi, à coups de vidéos bricolées à la webcam dans leur chambre. Rencontre avec les humoristes du web.

On est tombé dessus par hasard. Ce jour-là, nos enfants, 9 et 12 ans, scotchés à l’écran de l’ordinateur, regardent un jeune type qui parle tout seul, visage en gros plan, devant ce qu’on imagine être une webcam. Image cheap, éclairage approximatif. Derrière lui, on devine des étagères qui débordent, genre chambre d’ado. Le gars se moque des imberbes… comme lui. Le ton est naturel, mais l’écriture, travaillée ; le montage est vif, percutant. On se gondole franchement.

« C’est qui ? » demande-t-on. « Ben, NormanFaitDesVidéos ! », soupirent nos deux lardons. Qui ça ? Pour une fois qu’on adhère, ils se battent : « Montre-lui “Les bilingues”, non “Les chemises”,et“Apple addict”,et “Les relous en soirée”… » On enchaîne une vingtaine de sketchs (qu’ils connaissent par cœur). A chaque fois, la même bouille effarée d’ado loser, le même regard vert et perplexe sur le monde qui l’entoure, la même efficacité ­comique. On est tout ébaubi devant son talent.

Les Bilingues, par Norman.

« Mais y a pas que Norman ! s’insurgent les trolls, y en a plein d’autres. Tiens, regarde Cyprien ! » Cyprien se filme dans son salon. Plus sec que Norman, il porte un regard incisif sur l’absurdité du quotidien. On fouille la Toile, on découvre un nid : Hugo-tout-seul lebeau gosse, Mister V le p’tit d’jeune métis survitaminé, La ferme Jérôme le potache, Maxime Musqua le déjanté, Kemar, Julfou…

“Les 12-25 ans sont  ceux
qui nous regardent le plus”

Cyprien

Le Web est truffé de jeunes comiques, essentiellement masculins, se filmant avec rien, chez eux (voire ailleurs). Du bon, du moins bon. Beaucoup de clones de Norman et Cyprien, tendance plagiaires. On regarde le nombre de « vues » pour chaque vidéo. Des dizaines, centaines de milliers et… on tombe de notre chaise : jusqu’à onze millions pour un sketch de Cyprien !


Un appart à Paris,
par Cyprien.

« Ben oui, tout le monde le regarde! » explique, surpris de ma surprise, mon collégien de fils. Tout le monde ? Euh, plutôt les ados connectés que les ménagères de moins et plus de 50 ans. Ces gars qui se filment dans leur chambre sont des purs produits du XXIe siècle : des stars aussi connues sur la Toile qu’ignorées des circuits médiatiques traditionnels.

Norman et Cyprien. Photo : Jean-François Robert pour Télérama.

Chaussures à Velcro
« Les 12-25 ans sont ceux qui nous regardent le plus »,
confirme Cyprien Iov, 22 ans, jean gris et chaussettes rouges assorties à son appart du 16e arrondissement de Paris, son « showroom Ikea», comme il l’appelle. Impression étrange d’être piégé dans le Loft, de l’autre côté du miroir. Tout est aussi rangé que dans ses vidéos. Pas de grosse caméra. Juste un ordi, sur lequel il écrit et monte ses sketchs, et un appareil photo/vidéo. A l’ère des réseaux sociaux, pas besoin de parents connus, de relations bien placées, ou de fortune personnelle pour conquérir le monde. Une webcam et du talent suffisent. Les internautes font le reste.

Cyprien, ex-étudiant en sciences éco venu du sud de la France, a commencé en 2007 avec un blog de dessin, sous le nom de Mister Dream : « J’y ai intégré des vidéos pour faire rire mes proches », explique-t-il. Des proches qui se sont rapidement comptés en dizaines de milliers. Norman Thavaud le « chti », ex-étudiant en cinéma et audiovisuel, ex-monteur de clips en CDD, s’est filmé avec son pote de lycée (Hugo-tout-seul) en 2008 parce qu’il s’embêtait. « Ça s’appelait « le Velcrou », parce qu’on portait des chaussures à Velcro. Et, euh, « crew »… pour le côté équipage. » Jérôme Niel a d’abord filmé ses recettes de ratatouille — avec poupée éventrée — dans la cuisine de ses parents, dans les Yvelines. Mister V, de son vrai nom Yvick Letexier, était encore collégien de banlieue grenobloise quand sa famille, inquiète, le voyait commenter sa vie devant sa webcam.

Le Métissage, par Mister V.

Chacun a posté ses vidéos (ou « podcasts ») dans son coin, repéré celles des autres et, d’un coup de clic, pris contact. Nos humoristes se retrouvent désormais régulièrement pour se battre sur Fifa ou travailler ensemble. Mister V le « pelo » grenoblois vient dormir chez Jérôme le Parisien, Norman écrit un scénario avec Cyprien qui compose un rap avec Mister V, fait une apparition chez Maxime… sur le Web, on les voit se ­croiser, se donner la réplique, partir en ­vacances sponsorisées (lire page 37). Dans son salon du 20e arrondissement de Paris, où il nous reçoit en gros chaussons verts Yoshi (« mais si, vous savez, le dinosaure de Mario ! »), Jérôme accro­che les photos de tous ceux qui passent boire un coup (on n’y a pas échappé). Et ils y sont tous, sur son mur.

“Aujourd’hui, si je ne fais pas
plus de cinq millions, je suis ­déçu.”
Norman

Ce petit monde rigolard aurait pu en rester à un échange de potacheries ado… si le Web n’était devenu un formidable propulseur de notoriété. Avec l’explosion des réseaux sociaux, notamment Facebook, et les plateformes de vidéos Dailymotion et YouTube, l’effet « levier » est énorme. Sans précédent. Aujourd’hui, une ­vidéo peut se partager à l’infini. Et très vite : Norman a ainsi explosé « grâce au ping-pong», nous raconte-t-il, bonnet de laine enfoncé sur la tête, souriant, lunaire. Son « Velcrou » ­vivotait depuis trois ans, avec quelques dizaines de milliers de vues. Le 3 janvier 2011, il revient d’un match de ping-pong, décide de s’enregistrer seul sur le sujet. La vidéo, contre toute attente, fait un carton. Puis il enregistre « Les bilingues » : « Ç’a été la première vidéo amateur française à dépasser le million de vues sur YouTube! Je n’en revenais pas… Aujourd’hui, si je ne fais pas plus de cinq millions, je suis ­déçu. »

Cyprien et Norman, stars du webmanshow. Photo Jean-François Robert pour Télérama.

Relative camaraderie
Ils ne sont pas nombreux à pouvoir dire ça. Si le Web est rapide, il est aussi cruellement sélectif, pour la majorité qui plafonne. Officiellement, la Toile donne de la place à tout le monde, chacun profite de la puissance de l’autre, les vidéos des uns renvoient par lien à celles des autres, dans une relative camaraderie. Dans la réalité… c’est assez vrai. Le jour de la séance photo organisée pour cet article, on a vu Norman saluer l’arrivée de Mister V d’un chaleureux « Hé, dude… posé? » (qu’on traduirait par un approximatif « salut mon pote, tranquille? »), Cyprien ricaner avec ­Mister V de leur dernier bide, d’autres évoquer un futur tournage ensemble, et tous ­regretter un absent de taille : Hugo-tout-seul, maintenu à l’écart du groupe, de l’article et de la ­photo, par un agent un peu cerbère. Car nos stars du Web (enfin, certaines) ont des agents.

“Ces jeunes font tellement d’audience sur le Web
qu’ils sont souvent flippés de faire autre chose.”

Marc Eychenne

NormanFaitDesVidéos a été le premier à demander systématiquement aux internautes de rejoindre son compte ­Facebook. Aujourd’hui, il s’appuie, comme Cyprien, sur une communauté de plus d’un million de fans, prêts à ­relayer ses vidéos et à créer le buzz. Un million sur Facebook, pour vous donner une idée, c’est deux fois plus que Nicolas Sarkozy, dix fois plus que François Hollande. Même Jamel fait (un peu) moins. C’est important d’avoir une communauté Facebook. Pas seulement pour l’ego : pour la notoriété. « Une audience sur le Web, aujourd’hui, ça se paie », témoigne Marc Eychenne, responsable éditorial de la plateforme Dailymotion. Notamment via les pubs placées au début des ­vidéos, ou à travers des opérations avec les annonceurs. (Presque) tous les humoristes que nous avons cités font de la pub. Pour l’instant, seuls Norman ou Cyprien semblent cependant en vivre bien (lire ci-contre).

Une semaine en une minute, par Cyprien.Autre conséquence de la notoriété : les sollicitations de la télévision ou du cinéma. Faut-il sortir du Web ? Que peut-on accepter sans se griller vis-à-vis d’internautes pointilleux ? « Ces jeunes font tellement d’audience sur le Web qu’ils sont souvent flippés de faire autre chose », note Marc Eychenne. Mister V s’installe à Paris en avril pour se lancer dans le one-man-show, mais veut revenir « une ­semaine par mois dans [s]on village, pour tourner dans [s]a chambre ». Jérôme, avec son colocataire, prépare un ­album et a signé une série avec MTV : « Nous filmerons seuls, dans notre salon, en gardant nos « codes » Web. Ils trouvent que ça fait moderne. Pour nous, c’est l’assurance de ne pas trahir notre univers. »


Youtuber pour toujours

Cyprien a jeté l’éponge après un an et demi de quotidienne sur NRJ12, avec son pote Maxime : « Trop de carcans, de trucs qu’on n’aimait pas faire, pour peu de retombées », ­témoigne celui-ci. Il a aussi refusé une série sur TF1, une autre sur Comédie : « Trop loin de moi. En fait, je refuse des trucs tout le temps. » Norman, lui, s’est offert le luxe, à 24 ans, de ne pas conclure — pour l’instant — avec… Canal+, LA chaîne dont rêve (rêvait ?) tout jeune humoriste : « Ça ne m’intéresse que si je peux continuer à être moi-même. » Il a « senti » en revanche Cédric Klapish, pour un documentaire sur Arte. Il écrit aussi un scénario de cinéma avec Cyprien, pour Partizan Films (qui a produit ­Michel Gondry). « Des gens que j’admire. » Il dit tout ça sans prétention, avec cette tranquille évidence : sortir du Web n’est plus une nécessité, c’est un choix. « La télé et le cinéma ne sont que des extensions, je resterai toujours et d’abord un « youtuber ». » Quel jeune ­comique aurait osé prononcer ces mots il y a seulement deux ans ? « Aucun, reconnaît Rémi Sello, manager (Noside) de Norman. Internet, avant, c’était un tremplin. Aujourd’hui, c’est un média à part entière. »Mais un média rapide et cruel, on l’a dit. Les internautes grandissent et se lassent. De nouveaux talents ­surgissent. A 26 ans, Jérôme se sent presque vieux. Cyprien se demande à chaque nouvelle vidéo « si ce n’est pas celle de trop… plus de quatre ans que ça dure ! ». Norman, lui, ne voit que du bonheur dans « cette déconne, devenue mon métier ».

C’est quoi, leur genre de comique ?
Un homme seul, sans artifices, raconte des histoires drôles, inspirées d’un quotidien qui le touche et touche son public. Ça vous dit quelque chose ? Ça s’appelle du stand-up, et ce n’est pas nouveau. La nouveauté, en revanche, c’est que Norman, Cyprien et les autres font rire de chez eux, face à une caméra. « Du stand-up pour introvertis qui n’auraient jamais osé monter sur scène », résume Norman. Dans ces « face cam », ces « one-man-video », peu importe le terme, on retrouve des gimmicks largement initiés par Norman et Cyprien : gros plan sur le visage, moue prononcée, regards en coin, bandeaux affichés en énorme sur l’écran et musique appuyée, qui viennent contredire ou souligner ce qui est dit. Les styles varient, entre ceux qui ne sortent pas de chez eux, ceux qui se filment dans la rue, les poétiques et les potaches, les énervés et les Droopy, les drôles et les lourds. Certains thèmes sont omniprésents – la scolarité, le premier appartement, le permis de conduire, les filles, etc. –, d’autres étonnamment absents, comme la politique. Le regard, souvent décalé, est rarement corrosif. Pour cette jeune génération, les référents s’appellent Jamel (et sa série H), Gad Elmaleh, les Robins des Bois, ou encore, phénomènes plus récents, proches d’eux : Bref (Canal+) et Le Palmashow (Direct 8).

Peut-on vivre du web ?

Norman, Cyprien et les autres n’aiment pas, mais alors pas du tout, qu’on aborde le sujet. C’est contraire à leur image cool d’« ado en T-shirt informe planqué dans sa chambre » chère à leur communauté d’internautes. « Ce qui nous intéresse, c’est de créer », renâclent-ils. Il n’empêche. D’abord, il y a ces pubs qui précèdent les vidéos, placées par Dailymotion et YouTube. Ils touchent un pourcentage dessus. Et puis il y a les vidéos sponsorisées, les partenariats. Lors de la séance photo de Télérama, ils ne pouvaient s’empêcher d’échanger sur leurs récents contrats : Norman, revenu la veille de Los Angeles, racontait son tour du monde payé par Crunch ; Cyprien expliquait qu’il allait travailler sur « le quotidien des jeunes » pour le CIC ; Mister V, sur le permis de conduire pour le Crédit Mutuel, soit le même thème qu’Hugo pour la Société Générale. Tous n’en vivent pas (encore) bien, mais un modèle économique est clairement en train d’émerger sur le Web. La question est de savoir jusqu’où aller. Par exemple : accepter ou pas de mettre ces vidéos « fabriquées » pour des marques sur leur compte Facebook. Pour la marque, c’est une explosion d’audience garantie. Pour le comique, le risque d’abîmer son image auprès de ses fans. Au milieu, un chèque.

…au lieu d’aider comment entretenir préjugés et trivialité pour ne pas dire bêtise

J’écoutais « le coup de Phil« … une émission « jeune » sur youtube pour faire réviser le bac philo. Mais quand on ne pense pas soi-même difficile de faire penser!

Pas facile de garder son calme, devant des propos aussi affligeants.

J’ai hésité à classer cet article. On pourrait croire que c’est une oeuvre culturelle que de simplifier un discours pour aider les élèves à préparer le bac philo, mais là on a atteint un  simplisme infantilisant et en retard sur Oedipe.

Après Cyprien j’ai regardé le Coup de Phil…Même procédé scénique que Cyprien. Quand une idée rapporte pourquoi se gêner ? En 5 minutes notre jeune Phil a le temps de verser dans plusieurs genres…sauf celui de la clarté. Regardons ce qu’il a fait sur l’allégorie de la caverne extrait de la République de Platon, qui est  en peu de mots si on veut faire court, un récit qui donne à comprendre la sortie des préjugés.

Sur un ton « jeune » et caricature de banlieue, notre pseudo-professeur enchaîne les topoi, du jeune avec sa capuche qui ferme ses oreilles au discours (il y a de quoi d’ailleurs), au « grec » dans la caverne pour faire la fête,  en passant par un humour scatologique, manifestant sans doute une rétention du savoir. Certes Parménide avait dit au jeune Socrate qu’il y a des idées de tout y compris la crasse et le cheveu. ..mais la traduction qu’en fait notre jeune acteur est à la limite. Associer Machiavel à la Planète des Singes » – même si on peut tirer le texte vers le haut, en y voyant un jeu poétique (singe-sage )mais ce serait vain.

Mêlées à ce prétendu « rire » qui révèle plus un vide qu’un contenu réel, soudain, des tentatives pour rejoindre le discours de la philosophie. Là cela devient aride, sec et on tourne en rond. De quoi fragiliser les jeunes gens déjà inquiets par une matière qui résiste comme toute matière. Au lieu de lui prêter forme il cultive la confusion.

Que d’assurance devant lui-même. La femme est le double de l’homme, et l’ambiance est au premier degré d’une mentalité de bizutage. Le prof est bizuté bien sûr, mais les jeunes aussi réduits à des caricatures.

Les idées de Platon deviennent tautologie, par des répétitions, un discours vide, circulaire. La politique de Machiavel est prétexte à des contresens, mais surtout ce discours de l’autosatisfaction est plus proche de la décharge pulsionnelle que de l’humour…

une sorte de réglement de compte cette émission. Mais avec qui? Sérieusement on peut se demander si ce n’est pas des jeunes futurs bacheliers dont se moque le créateur de ces infantilismes. Infantilisme? Oui, car il suffit d’entendre les blagues pour se dire qu’il y a derrière tout cela un gain financier certes, mais surtout l’entretien du refus de la réalité.

Je disais création…retirons ce mot car ce n’est pas de la création. Il n’y a nul imaginaire porteur de force créatrice. Tout au plus des propos démagogiques qui entretiennent un rapport difficile avec les enseignants de philosophie. Le numérique doit être trié ou du moins, ne nous taisons plus devant la bêtise.

Maryse Emel

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