Le sage selon Avicenne

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Avicenne – L’homme volant

Il faut que l’un de nous s’imagine qu’il a été créé d’un seul coup, et qu’il a été créé parfait, mais que sa vue a été voilée et privée de contempler les choses extérieures. Qu’il a été créé tombant dans l’air ou dans le vide, de telle sorte que la densité de l’air ne le heurte, dans cette chute, d’aucun choc qui lui fasse sentir ou distinguer ses différents membres lesquels, par conséquent, ne se rencontrent pas et ne se touchent pas. Eh bien ! qu’il réfléchisse et se demande s’il affirmera qu’il existe bien, et s’il ne doutera pas de son affirmation, de ce que son ipséité existe, sans affirmer avec cela une extrémité à ses membres, ni une réalité intérieure de ses entrailles, ni cœur, ni cerveau, ni rien d’entre les choses extérieures. Bien mieux, il affirmera l’existence de son ipséité, mais sans affirmer d’elle aucune longueur, largeur ou profondeur. Et s’il lui était possible, en cet état, d’imaginer une main ou un autre membre, il ne l’imaginerait ni comme une partie de son ipséité, ni comme une condition de son ipséité. Or tu sais bien, toi, que ce qui est affirmé est autre que ce qui n’est pas affirmé. Et la proximité est autre que ce qui n’est pas proche. Par conséquent, cette ipséité dont est affirmée l’existence a quelque chose qui lui revient en propre, en ceci qu’elle est lui-même, par soi-même, non pas son corps et ses organes qui, eux, ne sont nullement affirmés. Ainsi a-t-on l’occasion d’attirer l’attention sur une voie qui conduit à mettre en lumière l’existence de l’âme comme quelque chose qui est autre que le corps, mieux qui est autre que tout corps. Et que lui, il le sait et le perçoit. S’il l’avait oublié, il aurait besoin d’être frappé d’un coup de bâton.

Avicenna’s De Anima, being the psychological part of Kitâb al-Shifâ’, arabic text, Londres, Oxford university Press, 1959, Livre I, chapitre 1, p. 16, trad. Souâd Ayada.

Avicenne – La vraie sagesse

Les sages possèdent certaines stations et certains degrés par lesquels ils sont singulièrement déterminés, et cela déjà en leur vie terrestre, à l’exclusion des autres hommes. Tandis qu’ils sont encore revêtus de leur corps, ils semblent pourtant avoir ôté ce vêtement et s’en être séparés pour s’orienter vers le monde de la sainteté. Ils ont des réalités cachées en eux-mêmes, et ils ont des réalités qui se manifestent d’eux, que dénient ceux qui dénient les sages, mais que louent ceux qui les connaissent […]

Celui qui se détourne du plaisir que procure ce bas monde et de ses biens est désigné en propre du nom d’« ascète ». A celui qui pratique régulièrement les actes de dévotion, tels que le culte vigilant de Dieu, le jeûne et autres choses semblables, est donné le nom de « dévot ». Celui enfin qui convertit sa pensée vers la sainteté du Jabarût, constant en l’illumination de la lumière du Réel dans l’intime de soi, est désigné en propre par le nom de « sage ». Certes il arrive que ces désignations entrent en composition les unes avec les autres.

L’ascèse, chez celui qui n’est pas le sage, est une sorte de marchandage, comme s’il s’agissait d’acheter avec le plaisir de ce bas monde le plaisir de l’autre monde. Chez le sage, en revanche, c’est une sorte de démarche purificatrice, le délivrant de ce qui préoccupe l’intime de soi et le détourne du Réel. C’est un mépris hautain de toute chose qui serait autre que le Réel.

La dévotion, chez celui qui n’est pas le sage, est un certain marchandage, comme si l’on agissait en ce bas monde, pour une rémunération que l’on recevrait dans l’autre monde, soit la rétribution et la récompense. Mais chez le sage, la dévotion est un certain exercice spirituel qui écarte ses résolutions et ses facultés estimative et imaginative, par l’accoutumance, du voisinage de l’illusion, pour les diriger dans le voisinage du Réel. Alors elles s’apaisent pour l’intime de l’âme, sa réalité cachée, et n’entrent pas en conflit avec lui au moment où resplendit le Réel. Alors l’intime parvient à l’illumination éclatante. Cela devient une ferme disposition, toutes les fois que l’intime de l’âme veut s’élever vers la lumière du Réel, sans être pressé par les résolutions. Bien au contraire, avec leur soutien, il s’engage tout entier dans la voie de la sainteté […]

Lorsque le sage passe outre l’exercice spirituel jusqu’à l’obtention de la vérité, alors son intime devient un miroir poli, faisant face ainsi à la direction du Réel, et les jouissances élevées se déversent en lui. Il se réjouit, par sa propre âme, de ce qui est ainsi une trace du Réel. Ainsi a-t-il un regard vers le Réel et un regard vers son âme, allant de manière répétée de l’un à l’autre […]

Le sage oublie parfois ce par quoi il en est arrivé là. Alors il néglige toute chose et il est dans le statut de celui qui n’est soumis à aucune charge ou devoir. Comment en aurait-il, étant entendu que le devoir ne s’impose qu’à celui qui a conscience de son devoir quand il doit en avoir conscience, ou à celui qui, par sa faute, se rend coupable de ne pas en avoir conscience ?

Al Ishârât Wa-t-Tanbîhât, IVe partie, trad. Souâd Ayada.

 

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