l’homme selon Sophocle

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Il faut opposer le chœur d’Eschyle dans le Prométhée (…), avec celui de l’Antigone de Sophocle (…) : et l’on mesurera la distance qui sépare les deux poètes; voici ces chœurs :

Str. 2
De tes bienfaits vois le salaire, ô mon ami;
dis-le moi, quel appui, quel secours
te vient-il de ces êtres d’un jour?
Ne connaissais-tu pas
l’impuissance
vaine, pareille à un rêve, où des humains
l’aveugle race est enchaînée?
Jamais les volontés des hommes ne peuvent
s’écarter de l’ordre établi par Jupiter

Esch., Prom., 558
C’est la même pensée qu’exprimait Pindare dans sa huitième Pythique (…). Voici au contraire les paroles de Sophocle :

Str. 1

Il est bien des merveilles, et rien
n’est plus merveilleux que l’homme.
C’est un être qui à travers la mer blanchissante
marche au souffle de la tempête,
fendant la vague qui mugit autour de lui.

La première des déesses, la terre
Incorruptible, infatigable, il la creuse
et la retourne avec la charrue d’année en année,
la labourant par la force des chevaux.

Ant. 1

Et la race des oiseaux à l’esprit léger,
il l’enveloppe et la saisit;
et les troupes des bêtes sauvages,
et celles qui habitent les eaux de la mer,
il les enlace dans les replis de ses filets,
l’homme plein d’intelligence.

Il prend dans ses pièges la bête
qui erre sur la montagne; il amène
sous le joug deux fois recourbé le cheval au col chevelu
et le taureau indompté

Str. 2

La parole, la pensée qui vole,
et les besoins d’où naissent les
lois des cités, il les a étudiés. Il sait
s’abriter contre la froidure du ciel serein,
échapper aux coups de la pluie.
Il pourvoit à tout;
jamais l’avenir ne le prend
au dépourvu. À Pluton seul
il ne peut échapper :
car, pour les maladies sans espoir
il a des remèdes.

Ant. 2

Habile et industrieux
au delà de toute croyance,
il va tantôt au mal, tantôt au bien.
Quand il suit les lois de la nature
et la justice qui jure au nom des dieux,
la cité grandit;
plus de cité pour qui se livre
au mal et à l’audace du crime.
Qu’à mon foyer jamais
il ne s’asseoie et n’ait mon amitié, celui
qui fait ainsi.

Présentation de Sophocle

« Sophocle naquit probablement en 495 avant J.-C. Son père se nommait Sophilos; c’était un forgeron du dême de Colone, selon Aristoxène; il paraît avoir été assez riche pour donner à son fils une éducation distinguée, ce qui, du reste, n’était point difficile dans un état démocratique. Sophocle suivit les leçons du musicien Lampros. À quinze ans, après la victoire de Salamine, il conduisit le chœur qui chanta le péan devant le trophée funéraire; il était nu, c’est-à-dire vêtu du seul chitôn, et, les cheveux parfumés d’huile selon la coutume antique, il chanta une lyre à la main. Ce fut en 468, à l’âge de vingt-sept ans, qu’il obtint pour la première fois un chœur; le prix lui était disputé par Eschyle, qui avait à cette époque cinquante-sept ans : l’archonte éponyme Aphépsion remit à Cimon et à ses neufs collègues le soin de juger du mérite des concurrents; les juges donnèrent la victoire à Sophocle; il est probable que la pièce couronnée était le Triptolème. Sophocle remporta dans sa carrière dramatique vingt fois le prix; dans les autres concours il obtint toujours le second rang : ce fait nous montre quelle fécondité de grandes œuvres théâtrales régnait alors dans Athènes. L’Antigone, qui remporta le prix en l’année 440, fit nommer le poète stratège l’année suivante; c’est en cette qualité que, collègue de Périclès, il dirigea avec lui l’expédition contre l’aristocratie de Samos, alliée des Perses. À Samos, Sophocle fit la connaissance d’Hérodote, qui avait alors quarante-cinq ans; il en avait lui-même cinquante-six. Tout le reste de la carrière du poète fut consacré à l’art dramatique : depuis l’année 468 jusqu’en 406 où il mourut, il composa cent-vingt-trois pièces dont vingt ou vingt-deux étaient des drames satyriques. Le scholiaste raconte qu’avant de mourir, il eut à soutenir un procès contre un de ses fils. Sophocle en effet s’était marié deux fois : sa première femme était une Athénienne nommée Nicostraté, dont il avait eu Iophon; la seconde était une Sicyonienne nommée Théoris, pour laquelle il eut un grand amour et qui lui donna un autre fils, Ariston, père de Sophocle le jeune. Il se peut que le vieillard ait voulu laisser à ceux-ci une part plus grande de son héritage. Iophon le traduisit devant sa phratrie, sorte de conseil de famille, comme un homme tombé dans l’enfance. On dit que le poète se contenta pour toute défense de lire son fameux chœur sur Colone, et que la plainte fut écartée. Du reste il était d’un caractère doux, affable et aimé de tout le monde; plein de patriotisme, il ne voulut jamais quitter son pays natal; et comme il avait chanté sa gloire au commencement de sa carrière, c’est elle encore qu’il célébra dans sa tragédie d’Œdipe à Colone, qui fut la dernière. Il fut, dit-on, enterré à Décélie, pendant que ce dême était occupé par les Lacédémoniens.

La génération qui sépare Eschyle de Sophocle suffit pour opérer de grands changements dans l’esprit, la langue et la composition des tragédies. (…) il faut observer que la génération à laquelle appartiennent Sophocle, Périclès, Phidias et tant d’autres hommes distingués dont l’histoire cite les noms, fut une génération politique, réfléchie, déjà savante, regardant moins le passé que l’avenir, ayant conscience de son rôle et pesant la valeur morale de ses actions et de ses paroles, avant de parler et d’agir. Les grandes luttes nationales contre l’Asie occupaient toute l’âme des soldats de Marathon et de Salamine et ils pensaient beaucoup avec leurs souvenirs : un reste d’héroïsme vivait en eux. La génération suivante est dans de nouvelles conditions : on répare les ruines, ou pour mieux dire on reconstruit à neuf les monuments, les États, les constitutions et les hommes. Les écrivains ne sont plus des hommes de haute imagination, amoureux des grands tableaux de la mythologie ou de la réalité. Une raison plus mûre domine dans leurs ouvrages et soumet toutes les créations de l’esprit aux règles les plus sévères de l’eurythmie, des proportions et du bon sens. Dans les créations de Sophocle, rien de heurté, d’anguleux ou d’extravagant; sous les dehors les plus naturels et sous les formes les plus humaines, se cachent les analyses du cœur humain les plus justes et souvent les plus profondes; ce n’est plus simplement un poète aux grandes images qui a la parole, c’est un philosophe, un psychologue et un moraliste; c’est à mettre aux prises les sentiments naturels, nés des situations, que les faits de la tradition lui servent, et non à montrer aux yeux un grand ou effrayant tableau des temps fabuleux. Bacchus et le dithyrambe ne sont plus rien dans Sophocle; ces formes rudimentaires, qui ont encore laissé quelques traces dans Eschyle, ont entièrement disparu. Le drame est la seule préoccupation du poète, et pour lui le drame est le développement d’un conflit engendré par les sentiments nés des situations, sentiments qui, dans leur marche, font naître à leur tour des situations nouvelles, des péripéties et des dénouements. Le destin n’est plus le grand moteur du drame : la personne humaine, avec ses idées, ses sentiments, sa moralité et son autonomie, est ici la source presque unique de l’action. Il y a telle pièce de Sophocle qui roule tout entière sur la lutte de la conscience morale contre la destinée, et qui se termine par la victoire de l’homme juste et par l’affirmation de son immortalité. Ainsi, analyse de la pensée, sentiment de la moralité humaine, affirmation de la valeur personnelle de l’homme, voilà les caractères dominants du drame sophocléen

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