Leibniz Texte différence des âmes

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Cette connaissance des perceptions insensibles sert aussi à expliquer pourquoi et comment deux âmes humaines ou autrement d’une même espèce ne sortent jamais parfaitement semblables des mains du Créateur et ont toujours chacune son rapport originaire aux points de vue qu’elles auront dans l’univers. Mais c’est ce qui suit déjà de ce que j’avais remarqué de deux individus, savoir que leur différence est toujours plus que numérique. II y a encore un autre point de conséquence, où je suis obligé de m’éloigner non seulement des sentiments de notre auteur, mais aussi de ceux de la plupart des modernes, c’est que je crois avec la plupart des anciens que tous les génies, toutes les âmes, toutes les substances simples créées sont toujours jointes à un corps, et qu’il n’y a jamais des âmes qui en soient entièrement séparées. J’en ai des raisons a priori, mais on trouvera encore qu’il y a cela d’avantageux dans ce dogme qu’il résout toutes les difficultés philosophiques sur l’état des âmes, sur leur conservation perpétuelle, sur leur immortalité et sur leur opération. La différence d’un de leur état à l’autre, n’étant jamais ou n’ayant jamais été que du plus au moins sensible, du plus parfait au moins parfait, ou à rebours, ce qui rend leur état passé ou à venir aussi explicable que celui d’à présent. On sent assez, en faisant tant soit peu de réflexion, que cela est raisonnable et qu’un saut d’un état à un autre infiniment différent ne saurait être naturel. Je m’étonne qu’en quittant la nature sans sujet, les écoles aient voulu s’enfoncer exprès dans des difficultés très grandes et fournir matière aux triomphes apparents des esprits forts, dont toutes les raisons tombent tout d’un coup par cette explication des choses, où il n’y a pas plus de difficulté à concevoir la conservation des âmes (ou plutôt, selon moi, de l’animal) que celle qu’il y a dans le changement de la chenille en papillon, et dans la conservation de la pensée dans le sommeil, auquel Jésus-Christ a divinement bien comparé la mort. Aussi ai-je déjà dit qu’aucun sommeil ne saurait durer toujours, et il durera moins ou presque point du tout aux âmes raisonnables, qui sont toujours destinées à conserver le personnage qui leur a été donné dans la cité de Dieu, et par conséquent la souvenance : et cela pour être mieux susceptibles des récompenses et des châtiments. Et j’ajoute encore qu’en général aucun dérangement des organes visibles n’est capable de porter les choses à une entière confusion dans l’animal ou de détruire tous les organes et de priver l’âme de tout son corps organique et des restes ineffaçables de toutes les traces précédentes. Mais la facilité qu’on a eue de quitter l’ancienne doctrine des corps subtils joints aux anges (qu’on confondait avec la corporalité des anges mêmes) et l’introduction des prétendues intelligences séparées dans les créatures (à quoi celles qui font rouler les cieux d’Aristote ont contribué beaucoup) et enfin l’opinion mal entendue, où l’on a été, qu’on ne pouvait conserver les âmes des bêtes sans tomber dans la métempsycose ont fait à mon avis qu’on a négligé la manière naturelle d’expliquer la conservation de l’âme. Ce qui a fait bien du tort à la religion naturelle, et a fait croire à plusieurs que notre immortalité n’était qu’une grâce miraculeuse de Dieu, dont encore notre célèbre auteur parle avec quelque doute, comme je dirai tantôt. Mais il serait à souhaiter que tous ceux qui sont de ce sentiment en eussent parlé aussi sagement et d’aussi bonne foi que lui, car il est à craindre que plusieurs qui parlent de l’immortalité par grâce ne le font que pour sauver les apparences, et approchent dans le fond de ces Averroïstes et de quelques mauvais Quiétistes qui s’imaginent une absorption et réunion de l’âme à l’océan de la divinité, notion dont peut-être mon système seul fait bien voir l’impossibilité.

Leibniz Nouveaux Essais Préface

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