les limites des discours officiels à Aubervilliers

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Etat d’urgence

source : https://blogs.mediapart.fr/maryse-emel/blog/141215/les-limites-des-discours-officiels-aubervilliers

L’état d’urgence a été déclaré. L’urgence c’est ce qui requiert une décision immédiate, l’impossibilité d’attendre. Le pouvoir exécutif ne passe plus par la délibération démocratique. On sort de la démocratie. Inférieur à l’état de siège, l’état d’urgence renforce les pouvoirs de la police : réglementation de la circulation et du séjour des personnes, fermeture des lieux ouverts au public et réquisition des armes. Cette loi du 3 avril 1955 a été votée pour faire face aux événements de la Guerre d’Algérie. Elle a été remise en vigueur suite aux événements terroristes du 13 novembre 2015.

Donc, je prends la lorgnette et j’observe une ville quelque part dans le 93 : Aubervilliers, proche de Saint Denis, politiquement et géographiquement. Les détonations s’y faisaient entendre la nuit où eut lieu la prise d’assaut du logement des terroristes à Saint Denis, quartier République-Basilique. La ville elle-même connut des perquisitions, mais on en parla peu. Le maire de la ville ne s’exposa pas trop en cette période. On l’attend toujours, ce jour d’après les événements tragiques, ce jour où il devait rencontrer les habitants dans un café de la ville. Il ne vint pas. Lui si peu avare de billets doux dans nos boîtes à lettres, ne prit même pas la peine de nous écrire. L’état d’urgence, il l’avait sans doute pris pour lui. Silencieux le maire.  Dans le ciel rôdait un hélicoptère. Quelques plaisanteries à ce propos : il était peut-être en train de survoler sa commune…

Puis il fit une déclaration dans le Journal municipal. Il est partout le Maire, du moins c’est ce qu’il écrit. Surtout là où on le voit pas. Il dénonce les tirs en Syrie par un jeu d’euphémismes. Il défend la liberté. Certes. Mais est-ce vraiment son axe politique ? Il faut discuter partout écrit-il, « s’opposer calmement à toutes les tentatives de voir dans l’autre, dans celui qui est différent, individu ou pays, un ennemi potentiel »[3]. Le mythe de la différence et l’implicite identitaire, tout cela sent le ressassé, le manque de conviction.  Quant au culte de l’identité, le débat a progressé depuis, mettant en question les infondés de cette notion. Ces cases usées ne sont pas vraiment de taille à élever le débat. Je continue de le lire : « Les adeptes fanatiques du culte de la mort ont visé une nouvelle fois Paris… » Charlie Hebdo ce serait Paris Monsieur le Maire ? Rapide le propos. Cela porte pour nom : amalgame. Quant à « une nouvelle fois », cela donne l’impression d’actes à répétition…Mêler ses affects et la réalité cela n’est pas bien sérieux. Il y a  aussi, au milieu du texte, une phrase complexe grammaticalement, comme si elle avait été rajoutée au dernier moment : elle dénonce ceux qui veulent dicter leurs lois (faut-il vraiment un pluriel ?) aux «composantes de la société », « sans oublier celle qui rassemble les musulmans de notre pays ». Impossible de voir à quoi le « celle » se rattache dans la phrase. Peut-être à « composantes ». Pourquoi alors, par ce rajout,  mettre ainsi à part les musulmans ? Ne font-ils pas déjà partie des « composantes de la société » ? Pourquoi réintroduire une division que vous combattez, Monsieur Le Maire ?

On apprend en continuant la lecture que s’il y a des tueurs dans « nos quartiers », c’est du fait de « la politique de notre pays ». Auto-absolution !

L’état d’urgence sociale il ignore. Cela fait des mois que la situation se dégrade.  Toujours les mêmes SDF que l’on voit et tous ceux qui se cachent. La poste assaillie chaque 6 du mois, le jour où le RSA est versé. Des Rom’s qui attendent l’heure de la sortie des poubelles.  Des hommes qui boivent jusqu’à plus faim. C’est cela Aubervilliers.

Au milieu de cette misère des « bobos », comme on dit, arrivent pour remplir les appartements qui sortent de terre à toute vitesse. Disons plutôt des jeunes couples militant d’abord pour leur qualité de vie, parfois au contact d’associations cultivant leurs valeurs.  Ces valeurs sont  le bio, l’éducation, la culture et la musique. Certains accèdent à la propriété au milieu d’appartements sociaux. Leur regard se tient à l’écart. J’en ai vu un, dresser un mur (en bambou bio) pour se séparer de toute promiscuité, choyant une intimité sans mélénge. Pour d’autres c’est l’euphorie quand ils arrivent ici. Il y en  a un qui rentra dans l’église, et le regard embué en sortit pour dire à son groupe qu’il y avait une sorte de fumée à l’intérieur (ceci s’appelle de l’encens, cher monsieur), que c’était magnifique, qu’ils étaient originaux ces gens-là, et bien d’autres propos que mon cerveau fatigué ne prit pas la peine de retenir. Il y rentra à nouveau, accompagné de son fils et son épouse cette fois…et dut ressortir sous la désapprobation  du chœur des fidèles.

L’idéologie sécuritaire prend bien à Aubervilliers. Le repli sur soi aussi. Bien sûr les lieux de la culture officielle sont fréquentés par les nouveaux arrivants. Il y a aussi la vie associative qui se montre et encadre. Difficile cependant de trouver la liberté, l’égalité et la fraternité dans cette ville que la déclaration du maire revendique.

On y laisse moisir les SDF. La paix sociale est achetée à coup de tickets restaurant. On sent une violence sourde. Les ardoises s’allongent dans les rares cafés qui l’acceptent encore.

Le « nous » du discours du Maire est problématique. Il y a ce raccord tardif des musulmans dans la phrase complexe que je soulignais. Finalement il est à l’écoute le Maire. Oui, il entend bien le refus de certains de ses citoyens, si méfiants à l’égard des pauvres. D’ailleurs il le dit : « pour l’heure, il s’agit de rendre hommage aux victimes ». Oui c’est important. Il faut réfléchir, écrit-il, pour régler les questions qui ont conduit à développer le ressentiment dans nos quartiers. Certes. Mais cela fait tant d’années que son parti est au pouvoir à Aubervilliers, que l’on en reste coi. Manifestement il n’y a pas urgence.  La bonne conscience n’a jamais rien résolu, Monsieur le Maire.

Maryse Emel

 


[1] « L’interdiction de manifester met en cause  la liberté d’expression, d’opinion, et fait le jeu des ennemis de la démocratie et de la liberté. Suite à la manifestation de solidarité avec les migrants de dimanche 22 novembre à Paris, 58 personnes ont été identifiées par la police. Il leur est reproché « la violation de l’arrêté d’interdiction de manifester ». Moins de 48h plus tard, des forces de police ont été mobilisées pour amener à leur domicile des convocations et mener les auditions. Les poursuites sont lancées.

Notre meilleure arme face aux terroristes et aux désordres du monde c’est de nous réunir, nous parler, nous rassembler et manifester nos opinions. Voilà ce que Daesh et d’autres veulent interdire. Voilà ce que nous défendons.

Nous déclarons que nous avons manifesté ou que nous manifesterons pendant l’état d’urgence.

Nous affirmons notre solidarité avec les 58 personnes poursuivies. Nous exigeons la levée immédiate de toute poursuite à leur égard ainsi que pour toutes celles et ceux qui seraient poursuivies pour le même motif.

Nous refusons toute criminalisation des mouvements sociaux.

Nous exigeons la levée des interdictions de manifester.

Si le gouvernement cherche, au travers des 58 convoqués à nous intimider, nous 58 signataires appelons à être 5800 puis 58 000. Nous ne cèderons pas sur nos libertés. C’est la meilleure façon de rendre hommage aux victimes, de soutenir ceux et celles qui fuient la misère, Daesh et la guerre, de construire la paix ».

 

Jean-Claude Amara, Clémentine Autain, Sihame Assbague, Jeanne Balibar, Ludivine Bantigny, Francine Bavay, Amal Bentounsi, Olivier Besancenot, Saïd Bouamama, Rony Brauman, Serge Coronado, Annick Coupé, Léon Crémieux, Laurence de Cock, Christine Delphy, Virginie Despentes, Rokhaya Diallo, Cédric Durand, Annie Ernaux, Jean-Baptiste Eyraud, Geneviève Fraisse, Dan Franck, Yves Frémion, Bernard Friot, Jacques Gaillot, Isabelle Garo, Dominique Grange, Kaddour Hadadi (HK), Eva Joly, Nicolas Jounin, Almamy Kanouté, Razmig Keucheyan, Pierre Khalfa, Stathis Kouvelakis, Olivier Lecour Grandmaison, Gilles Lemaire, Frédéric Lordon,Henri Maler, Noël Mamère, Christiane Marty, Xavier Matthieu, Saïmir Mile, Marie-José Mondzain, Gérard Mordillat, Olivier Neveux,Ugo Palheta, Willy Pelletier, Serge Pey, Christine Poupin, Michèle Riot-Sarcey, Julien Salingue, Francesca Solleville, Michelle Sibony, Omar Slaouti, Anzoumane Sissoko, Jacques Tardi, Marcel Trillat, Marina Vlady

 

[2]  Après les assassinats barbares commis à Paris le 13 novembre, François Hollande et le gouvernement de Manuel Valls ont décidé «l’état d’urgence», présenté par les sommets de l’Etat comme la réponse à la terreur, à la peur et au désarroi répandus dans le pays, comme la mesure adaptée «pour combattre les terroristes» et «protéger les Français», comme condition de «la sécurité, la première des libertés».

A leur demande, les 19 et 20 novembre, l’Assemblée nationale puis le Sénat, à l’unanimité des groupes politiques qui la composent (à l’exception de six députés qui ont voté contre et une abstention ; et l’abstention de douze sénateurs), ont voté la prolongation de l’état d’urgence et aggravé les dispositions liberticides de la loi de 1955 qui date de la guerre d’Algérie.

Avec l’état d’urgence, ce sont, en réalité, les libertés de tous qui se trouvent dangereusement restreintes et menacées.

Ainsi :

– Tout individu peut être suspecté en fonction «de son comportement».

– «L’assignation à résidence» — l’interdiction d’aller et venir, de se déplacer librement — ne «doit pas viser uniquement les activités dangereuses avérées», mais aussi «les menaces fondées sur des présomptions sérieuses».

– Les «perquisitions administratives» deviennent la règle et relèvent de la décision des préfets, représen-tants directs du gouvernement, en dehors de tout cadre judiciaire. – La place du pouvoir judiciaire comme garantie des libertés est bafouée.

– La mise sous contrôle d’Internet doit permettre au ministre de l’Intérieur de «prendre toute mesure pour assurer l’interruption de tout service de communication en ligne».

Menace contre les libertés individuelles, l’état d’urgence aboutit à un renforcement considérable du caractère autoritaire de la Ve République.

Mais ce sont aussi les moyens d’action, d’organisation, d’expression, sur le terrain social et politique – qui concernent syndicats, partis, associations – qui sont remis en question.

Ainsi :

– Le pouvoir se réserve le droit d’interdire tout rassemblement sur la voie publique, ou toute manifestation pour «raison de sécurité».

– La loi prévoit la possibilité de «dissoudre les associations ou groupements de fait qui participent, facilitent ou incitent à la commission d’actes portant une atteinte grave à l’ordre public».

Les notions introduites dans la loi — «comportement», «trouble à l’ordre public», «raison de sécurité», «atteintes graves à l’ordre public» — permettent les interprétations les plus extensives et présentent le risque de mettre en cause très largement tout un chacun.

Sous couvert de combattre «le terrorisme», l’état d’urgence fait peser un danger sérieux sur nos libertés démocratiques, individuelles, sociales et politiques et sur la démocratie.

En conséquence, nous, signataires de cet appel, en appelons à tous nos concitoyens pour exiger, au nom de la liberté, de la démocratie, de la République, la levée immédiate de l’état d’urgence. (Libération, 3 décembre 2015)

 

[3] Aubermensuel, décembre 2015

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