Omar Merzoug Psychologie des Français

Le Quotidien d’Oran
Jeudi 18 juin 2015 13
Par Omar Merzoug*
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Psychologie des Français
Il ne faudrait pas beaucoup les presser
pour qu’ils avouent que sans eux l’uni
vers ne serait pas tout à fait ce qu’il est. Il
lui manquerait sans doute un certain
parfum, une sève particulière. Quand on
sait que le parfum est hissé à la dignité
d’un fétiche et combien les Français apprécient
le vin, on se dit qu’ils ont au moins le sens de
l’humour. Il serait injuste au demeurant de leur
faire reproche d’un trait qu’ils partagent avec
d’autres peuples. Mais, dans le cas de la France,
ce qui est ressenti comme une arrogance se remarque
davantage. A entendre les Français souvent
répéter que leur pays est la « patrie des droits
de l’Homme », les Anglais s’agacent de les voir
oublier que la Magna Carta date de 1215. Depuis
cette date, aucun Anglais libre ne peut être arbitrairement
arrêté et détenu ; aucun ne peut être
condamné sans avoir eu droit à un procès équitable.
Persécuté dans son pays, embastillé, l’illustre
Voltaire est profondément impressionné par
l’esprit de liberté de la société anglaise, par la
Déclaration des droits de 1689 qui protège les citoyens
de l’arbitraire royal. A force d’entendre
dire et répéter que les Français ont décapité Louis
XVI, ce roi « faible et bon », on en oublierait que
les Anglais ont exécuté Charles 1er, en 1649 pour
haute trahison, puis ont proclamé la République
que dirigea dix ans durant Cromwell.
Lorsqu’on interroge les sujets étrangers, sur
tout les Européens, il faut prêter une attention
particulière aux mots qu’ils choisissent pour
décrire les Français auxquels ils ont eu affaire
dans les circonstances les plus diverses. Les Allemands,
dont l’exemple est cité par ceux qui voudraient
tailler en pièces le modèle social français,
disent volontiers que les Français sont « arrogants,
sans-gêne, superficiels » ; les Néerlandais
les jugent « nerveux, volubiles et bavards », accusant
un trait que les Européens du Nord attribuent
au caractère latin. En revanche, ce qui est
plus amusant, c’est que les Français ne sont pas
assez latins aux yeux des Espagnols qui les critiquent
pour « leur froideur, leur vanité et leur peu
de courtoisie ». Quant aux Suédois, ils jugent les
Français « indisciplinés, désobéissants, immoraux,
désorganisés et sales ». Les Italiens estiment
que les Français sont « snobs, prétentieux, et obsédés
par leur image » et enfin les Anglais les décrivent
comme « chauvins, têtus et sans humour
». Ces jugements, empreints de subjectivité,
sont-ils fondés, correspondent-ils, en partie au
moins, à une certaine réalité, ou ne sont-ils que
des stéréotypes, autrement dit la rencontre d’expériences
singulières avec des préjugés qu’ils viennent
conforter ? C’est ce qu’il importe d’examiner
au moment où la France doute d’elle-même,
où son insertion durable dans le tissu européen
la contraint à des révisions peut-être déchirantes,
et notamment à faire probablement son deuil
du modèle social dont elle se déclare si fière.
Les Anglais reprochent souvent aux Français
leur manque de pragmatisme et leur aveuglement
quant aux réalités ; autrement dit, les
Français auraient une prédilection pour les idées,
les analyses subtiles, les formules percutantes, les
métaphores originales et brillantes. Le locuteur
français, quand il veut exprimer les choses, ne se
soucie pas de s’y conformer ; il travaille ce matériau,
le sculpte en quelque sorte pour lui donner
la clarté, la précision, l’intelligibilité qui lui semble
nécessaire. Il le fait en en accusant l’abstraction.
A travers l’analyse d’une phrase simple, le
linguiste Georges Mounin a montré comment les
langues anglaises et françaises expriment un
même phénomène. Quand le locuteur français dit
d’un nageur : « Il traversa la rivière à la nage »,
son correspondant anglais dira : « Il nagea à travers
la rivière » (He swam across the river). Le
verbe français « traverser » est plus général et
plus abstrait alors que le verbe anglais (to swim)
est plus concret. A la généralité du français, à son
abstraction répond le caractère tangible et singulier
de l’anglais.
Ce n’est pas pour rien que le pragmatisme n’est
pas né en France. Les intellectuels français ont
les yeux de Chimène pour l’idéalisme et le rationalisme.
La nation française se flatte d’être « cartésienne
». Nul n’ignore la formule de Descartes :
« Je pense, donc je suis ». C’est dire qu’il voit dans
l’existence un effet de la pensée. Autrement dit,
si on ne pensait pas, on ne saurait être, du moins
véritablement. Dans un de ses livres les plus célèbres,
Jean-Jacques Rousseau écrit : « Commençons
par écarter les faits ». Pour un Français, comprendre
un phénomène, c’est d’abord le dépouiller
de sa gangue empirique, le purifier de
ses scories triviales. De fait, aucun des grands philosophes
français n’est pragmatiste. En revanche,
le spiritualisme, l’idéalisme, le rationalisme ont
produit d’illustres représentants : Malebranche,
Blaise Pascal, Maine de Biran, Victor Cousin, Henri
Bergson. Quant au matérialisme français du XVIIIe
siècle, il est d’une dimension si métaphysique qu’il
semble n’avoir de matérialiste que le nom.
La tradition sociologique française ne compte
que des agrégés de philosophie : Emile
Durkheim, Marcel Mauss, Célestin Bouglé, Lucien
Lévy-Bruhl, Pierre Bourdieu ont tous été
philosophes de formation et de métier. A l’inverse
de Geza Roheim qui travailla et vécut en Australie,
Emile Durkheim a réussi le tour de force
d’étudier le totémisme australien dans son essai
le plus important, « Les Formes élémentaires de
la vie religieuse » (1912), sans jamais se livrer à la
moindre investigation de terrain. Nul n’ignore
que Lucien Lévy-Bruhl n’a jamais été un praticien
de l’ethnologie. Cela n’a pas empêché cet
ethnologue en chambre de publier six ouvrages
imposants. A la notable exception de Frazer (mort
en 1941) (il a, malgré tout, visité la Grèce et l’Italie),
tous les grands ethnologues anglais, ou formés
à l’école anglo-saxonne, peuvent se prévaloir
de recherches empiriques, condition sine qua
non pour être reconnu comme ethnologue à part
entière : Franz Boas (1858/1942) a accumulé un
matériel d’enquête tout à fait considérable, Evans-
Pritchard fit des séjours au Soudan, vécut en
Egypte où il a étudié les populations du Nil, Kroeber
décrivit rigoureusement certaines tribus amérindiennes,
E. Leach réalisa des missions en Birmanie,
à Bornéo et à Ceylan, Ralph Linton étudia
les tribus de Madagascar et les indiens Comanches
de l’Oklahoma. Geza Roheim analysa de
près les rêves, les mythes et la sexualité des populations
australiennes. Enfin, Malinowski publia
ses travaux sur les Indigènes australiens, sur
les Mélanésiens dans des ouvrages demeurés célèbres
« Les Argonautes du Pacifique », « La vie
sexuelle des Sauvages » et « La sexualité et sa répression
dans les sociétés primitives ».
Mais l’ « esprit » français semble allergique
à l’expérience, regarde avec suspicion les
faits qu’il tient pour une vulgarité. Ted Stanger,
journaliste américain, donne son sentiment : La
France, dit-il, est la « mère patrie de l’intellectuel
». « A Paris, la pensée est partout à chaque
coin de rue », ajoute-t-il. A l’appui de son propos,
il raconte une réunion de parents d’élèves
dans l’école que fréquentait son fils. « Pas un instant
il n’a été question du quotidien des élèves »
et lorsque cet Américain a osé une question sur
ce quotidien, les autres parents l’ont regardé comme
« s’il sortait d’un village d’Amazonie ». (in
Sacrés Français, éd Michalon, 2003)
Les Français ont une préférence pour les discours
bien tournés, les formules frappées au coin
de l’originalité. Un Jacques Lacan serait impensable
chez les Britanniques : sa posture, ses calembours
et ses mots d’esprit, ses morceaux de
bravoure, ses formules énigmatiques tomberaient
à plat. Dans ses « Lettres philosophiques », Voltaire
reproche subtilement, comme il sait le faire,
à Locke de ne pas être un bon mathématicien.
Car être bon mathématicien, c’est être logé à l’enseigne
des pures abstractions : « Il (Locke) n’avait
jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs, ni
à la sécheresse des vérités mathématiques, qui ne
présente d’abord rien de sensible à l’esprit » (13e
lettre). Plus récemment, la controverse qui opposa
J.R Searle/Jacques Derrida est emblématique
de ce fossé entre deux « mentalités » que tout semble
opposer. Rappelons le contexte, c’est la parution
de « Signature événement contexte », un texte
de J. Derrida qui mit le feu aux poudres. J. R
Searle écrit : « Je dois dire que je ne trouve pas les
arguments de Derrida très clairs (autrement dit,
ils ne sont pas clairs du tout) » et il accuse Derrida
d’avoir mal compris John Austin, philosophe
analytique anglais. Il est loisible de repérer dans
cette polémique deux attitudes si caractéristiques
au demeurant de la mentalité des deux peuples
européens. Celle qui est attachée à la clarté, à l’argumentation,
à l’analytique du langage et une
philosophie apparemment plus « obscure », redoublant
de virtuosité verbale, d’inventivité conceptuelle
et qui, gorgée de subtilité, procède d’un
mode particulier d’appréhension des grands textes
de la tradition philosophique occidentale.
Enfin l’anthropologue britannique Edmund
Leach reprochera à Claude Lévi-Strauss de ne pas
être un homme de terrain. Ce dont ce dernier convient
lui-même : « En réalité, je sais que je ne suis
pas un homme de terrain » dit-il en réponse aux
questions de Bernard Pivot dans l’émission
« Apostrophes ». Mais ce dont l’accuse E. Leach
est plus préoccupant, c’est le refus de prendre en
considération les données quand elles s’opposent
à ses approches anthropologiques. Dans ce cas,
selon Leach, Lévi-Strauss n’en tient pas compte
ou bien trouve dans sa verve rhétorique, dans son
arsenal d’arguments persuasifs de quoi ruiner la
légitimité de ces données et les discréditer. Ce
faisant, Lévi-Strauss reprendrait à son compte les
tares de la spéculation qu’il dénonçait lui-même.
En effet, L’anthropologue français évoquait les
exercices théoriques qu’il assimilait à une « sudation
en vase clos à quoi réduit la pratique de la
réflexion philosophique ». (Tristes Tropiques).
Dans un essai percutant, «Le bêtisier des so
ciologues », Nathalie Heinich a mis l’accent
sur cette indifférence aux réalités des sociologues
français de sa génération. Ce qui est un comble,
puisque la vocation de la sociologie est précisément
de décrire les faits, d’en produire une analyse
rigoureuse et non pas de leur tourner le dos.
En outre, nombre de sociologues français sont
aujourd’hui d’une part attirés fortement, c’est une
pente naturelle, par la spéculation. Il y a presque
toujours dans ces sociologies un fort élément spéculatif
à des doses insupportables pour les Anglo-
Saxons ; dans le meilleur des cas chez les anthropologues
ou les sociologues français, on tente de
faire correspondre les faits aux schémas théoriques
nécessairement préexistants ; chez les Anglo-
Saxons, on part des faits et on y soumet les concepts
; mieux, les concepts découlent des faits ; on
ne tourmente pas, comme chez Lévi-Strauss, les
réalités pour les forcer à entrer dans une parure
conceptuelle d’avance apprêtée. Lévi-Strauss fait
de l’ethnologie en philosophe, Girard se livre à des
recherches anthropologiques pour tenter de « valider
» les Évangiles, Lacan est plus un théoricien
de la psychanalyse (un penseur du sujet plus exactement)
qu’un psychanalyste ordinaire. Son combat
contre la psychologie américaine du Moi est
en l’illustration. Au reste, une théorie comme le
béhaviorisme eût été inimaginable en France où
on a longtemps préféré l’introspection, l’analyse
des données intérieures de la conscience aux recherches
expérimentales.
Mais une théorie qui déclare d’emblée qu’une
psychologie ne saurait se constituer en science
qu’en se limitant aux données empiriquement
observables ne pouvait rencontrer que le dédain
de l’ « esprit » français. Lorsqu’ils portent un jugement
sur la société française dans sa dimension
économique, les Américains n’en finissent
pas d’épingler l’archaïsme des Français et les résistances
qu’ils semblent opposer aux réformes.
L’immobilisme, leur façon de faire l’apologie de
leur modèle social protectionniste et enfin la supériorité
culturelle dont se targuent les Français
leur paraît indécente. Mais les Français retournent
aux Américains leurs compliments. Ceux-ci
sont aussi égocentriques, se prenant pour une résurrection
de la Rome antique, fiers de leur puissance
militaire et de leur capacité à faire la police
sur la planète (ce qui agace le Français enclin à
dénigrer les forces de police et l’armée) ; le pire,
c’est le puritanisme hypocrite des Américains qui
n’est qu’une façade, car les Américains seraient
encore plus libidineux dans l’intimité. Aux yeux
des Français, la prospérité américaine se paie du
décès des valeurs d’égalité et de justice.
Comme le Gaulois, son ancêtre, le Français est
assez querelleur, excitable, se meut dans les
émotions et les passions comme dans son élément
naturel. Ce que l’Américain interprète comme un
tempérament naturellement porté au libertinage,
n’est en réalité que l’effet d’un tempérament national
qui a horreur des sensations et des sentiments
désagréables et qui fait de la recherche du
plaisir presque une raison d’être. Il y a dans le
tempérament français une pente presque invincible
à l’enthousiasme, porte ouverte à tous les
fanatismes comme à toutes les grandes réalisations.
En revanche, le Français a peu d’appétence
pour les actions qui exigent la lenteur, la concentration,
la patience, la constance même. Ce
sont des choses qui ne recueillent pas ses suffrages.
Alors que les grandes idées, les projets titanesques,
pharaoniques excitent au plus haut la
mégalomanie française et la séduisent.
Les Français sont l’un des peuples européens
les plus exubérants. Ils sont d’une humeur communicative
dès que la méfiance légitime du premier
abord s’estompe. Voilà pourquoi la convivialité
leur importe. Le Français ne saurait envisager
de dîner seul, le dîner, le travail, toutes les
activités de la vie sont matière à convivialité et
sont appréciées comme telles. Le sens du partage
est quelque chose où le Français se sent dans
son élément et ce sentiment du partage va si loin,
est si profondément ancré qu’il déborde largement
les activités ordinaires et triviales de la vie
pour s’étendre à des domaines où se joue le sort
de la nation. Les Français ont de ce point de vue
le sens de l’universel. Quand ils pensent qu’une
chose est bonne, la Révolution de 1789 par exemple,
ils n’ont de cesse d’en imposer le modèle et
n’épargnent aucun effort pour le voir reproduit
dans le monde.
Quand ils sont convaincus que leur modèle civilisationnel
est le meilleur, les Français s’empressent
de l’imposer à des pays conquis, se figurant
faire oeuvre civilisationnelle comme ce fut le cas
en Algérie et plus largement en Afrique. Relisons
les textes de Jules Ferry entre autres pour être
édifié. Que des peuples puissent refuser ce modèle
que les Français daignent leur proposer comme
un acte de générosité, cela leur est incompréhensible.
Après tout, quelques centaines de députés
de la Convention ont produit et voté une
Déclaration des droits sans se mettre en peine
d’en questionner la validité universelle.
La gaîté, une certaine tendance à rire, même
de soi, à avoir un humour très sophistiqué
font partie du caractère national français. Et cette
tendance au rire, qui fait prendre inévitablement
des distances par rapport à la situation présente,
explique pourquoi les Français, qui ne doutent
pas du caractère non seulement éternel de la
France, mais de son caractère indispensable à
l’Europe et même au monde, ne se préoccupent
pas tellement de l’avenir, et comme ils manquent
de pragmatisme et de rigueur dans la gestion par
exemple financière, on voit comment depuis un
certain temps les Français dépensent sans compter,
comme si les temps n’avaient pas changé.
Alors que les Européens du Nord ne cessent de
s’étrangler devant la légèreté des Français quant
aux finances.
Comme ses ancêtres gaulois, le Français peut
aligner les comportements audacieux qui peuvent
aller jusqu’à la témérité. Querelleurs par instinct,
aimant la liberté d’une passion inextinguible, les
Français paraissent indisciplinés et rebelles à
l’autorité. Dissimuler ses revenus au fisc, ne pas
acquitter ses factures, ne pas respecter la queue,
font partie des pieds de nez que font les Français à
l’autorité. Les grèves, les jacqueries, les insurrections
régionales ou nationales illustrent cet amour
immodéré de la liberté qui tourne parfois à l’anarchie.
« Les Français n’aiment que la guerre. Quand
ils ne la font pas à l’extérieur, ils multiplient à l’intérieur
les raisons de se haïr. Une des constantes
de la politique française a été de maintenir les Français
en guerre contre l’étranger pour éviter autant
que possible la guerre civile » écrivait l’académicien
Jean Dutourd. Cette réflexion éclaire d’un
jour singulier le penchant naturel des Français
aux conquêtes coloniales : « Plutôt que de nous
entretuer, haro sur les autres ! »
*Docteur en philosophie, Paris-IV Sorbonne

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