Qui est Charlie?

Je suis Charlie…Pourquoi ce slogan ?

De multiples Charlie….qui affichent un « je ». Une identité qui se répète en cachant derrière le masque le mystère du je. Tout masque suppose un écart pour empêcher celui qui le porte d’étouffer. Le masque dit distance et écart. L’acteur disait Diderot joue à être…il n’est pas ce qu’il joue. Quelqu’un qui pleurerait vraiment sur scène serait un très mauvais acteur et prêterait à rire.

Etre reconnu.

« Je suis Charlie » c’est jouer à être reconnu comme celui qui participe de l’indignation collective, c’est le montrer en images. Jeu trouble où le moment égotique du « je » dans ce jeu masqué, terme employé par Vincent Descombes pour désigner l’absence de toute individuation du « je », ce moment est en même temps nié par ce désir d’être reconnu comme celui qui est ce qu’il est. Je porte un masque pour en quelque sorte renverser le sens classique de ce que signifie le masque.

La fatalité

Le masque est figure de dissimulation, de distorsion. Ici il devient figure de révélation, pas seulement individuelle mais collective. Pensons au chœur antique. Le chœur dans la tragédie est celui qui porte en lui la connaissance de l’histoire qui se joue et qui la raconte, incapable de toute intervention dans le cours de l’histoire. Le chœur raconte, constate, mais la fatalité est là qui commande l‘action des héros. Les héros dans ce jeu où on déclame en silence son « je », ce sont les hommes qui mènent le cortège. Mais mener n’est pas contrôler. Ils avancent , acteurs tragiques de lendemains qui ne chantent pas.

Qui enterre-t-on ?

Grand convoi, où le noir, non-couleur du deuil en France, symbolise un enterrement. Du convoi sont absents les autres, ceux qui ne participent pas au jeu. Ils sont invisibles à l’écart de cette fête collective où le lien ne rassemble que les « pareils ». Le chœur des pleureuses. Certains à ce propos ont même rajouté une larme au slogan.

Je égotique refusant la différence, qui refuse la singularité de l’expression. On enterre peut-être les dissemblables, ceux qui ne portent pas de masques, ceux qui ne jouent pas, ceux qui ne pensent pas comme… On enterre la République, une Idée de la République.

Qu’est-ce qui nous attend?

Pourquoi ils étaient là ?

On a beaucoup épilogué sur la présence de ces chefs d’Etat peu respectueux de la liberté. On comprend maintenant, qu’elle est cohérente . Ce n’est pas un hymne à la liberté Charlie.

Accepter…avec humour ? qui est Charlie ?

Il y a d’abord le jeu pour enfant…  « Mais où est Charlie ? » Un Charlie en pull rouge à rayures blanches, perdu au milieu de la foule dans un grand livre. Pourquoi faut-il retrouver Charlie ? Rien n’est dit à ce sujet. Il s’agit de le chercher. Il n’est pas comme les autres. Charlie est celui qui se distingue et qu’on doit distinguer. Le jour de la manifestation, il fallait au contraire chercher celui qui n’était pas Charlie. Certains compliquaient le jeu en arborant des slogans d’où Charlie avait disparu, un fond noir parfois ou des recherches graphiques… mais malgré ce désir de distinction, le rassemblement identitaire était là. Pas communautaire non. Identitaire.

  • Poser un « je » attend nécessairement d’un point de vue grammatical, un « tu ». Si « je suis Charlie », il y a ceux qui ne le sont pas. Où étaient-ils ? dans un « non-lieu » géographique, ou plutôt, dans le lieu du discours, ce « je » que je prononce. Enoncer un « je suis »   suppose que « toi tu es ».
  • Affirmer un « je », même si ce sont de nombreux « je » n’est pas un « nous ». Pas de souci collectif, pas de démarche commune dans cette position du « je ».
  • Des « je » à côté les uns des autres, sans fusion, sans confusion.
  • Disparition du « je » dans sa singularité. Disparition de toute subjectivité.
  • Le « je » renvoie à une délimitation territoriale. C’est aussi la condition de l’intersubjectivité. Mais où étaient ceux qui n’étaient pas Charlie ? Nulle part. Soit parce qu’ils étaient du côté de la « radicalisation », et donc malvenus, soit parce qu’ils refusaient de se situer dans un jeu frontal d’opposition. Insituables, non situés, ils ne sont même plus un « je ». Ils ne sont plus « ce je »
  • Seuls existent les « situés ». A leur tête, marchant d’un pas déterminé, les hommes de pouvoir. Les situés dans « le bon sens ».

Charlie c’est le cinéma de Johnny Deep : Charlie et le chocolaterie, en janvier sort un nouvel héros joué par Johnny Deep …encore un Charlie.

Charlie c’est l’homme caché dans Drôles de dames…

Charlie Brown…

Charlie Parker

Charlie Chaplin

Des Charlie qui crient leur singularité, au sein d’une foule qui avance.

Mais ils sont tous pareils dit l’enfant…

à suivre…Maryse Emel

TRIBUNE

Le 14 janvier, l’interview de Caroline Fourest sur Sky News au sujet des attaques contre Charlie Hebdo s’est brutalement interrompue au moment où, à l’insu de son hôte, l’invitée a brandi le dernier exemplaire du journal pour en montrer la couverture au public britannique. La journaliste Dharshini David s’est alors excusée auprès des téléspectateurs qui auraient pu être «offensés» en rappelant que la politique de sa chaîne était de ne pas montrer les caricatures du Prophète. Cette censure a immédiatement déclenché des réactions d’indignation de la part des médias français et l’intéressée a parlé «d’une violence inouïe et d’une hypocrisie absolue».

L’épisode s’inscrit dans un contexte plus large où deux pratiques éditoriales s’opposent. Les uns, notamment en France, considèrent qu’il est important de montrer pour défendre le droit d’expression. Les autres, particulièrement en Grande-Bretagne mais aussi aux Etats-Unis, estiment qu’il est préférable de ne pas montrer pour ne pas blesser les musulmans. Nombre de commentateurs revendiquent la première posture et stigmatisent la seconde, dans laquelle ils voient au mieux de la complaisance, au pire de la lâcheté. Je voudrais suggérer que, plutôt que de caricaturer, si j’ose dire, on peut essayer de comprendre, et plutôt que d’imaginer que s’affrontent une position morale et une autre immorale, penser que ce sont deux éthiques qui sont en jeu. On n’aurait donc pas un combat entre le bien et le mal, entre ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, mais une confrontation de deux approches éthiques de la politique.

Le sociologue allemand Max Weber peut nous aider sur ce plan. Dans une conférence fameuse sur la politique, il écrit que «toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées». D’un côté, «l’éthique de conviction» repose sur le principe kantien du devoir : il faut agir en fonction de principes supérieurs auxquels on croit. De l’autre, «l’éthique de responsabilité» relève de la philosophie conséquentialiste : il faut agir en fonction des effets concrets que l’on peut raisonnablement prévoir. Bien sûr, précise le sociologue, «cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction.» Néanmoins, face à une décision politique engageant des choix éthiques, l’une ou l’autre de ces positions prévaut : «Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire, le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir.» Homme de conviction, Max Weber penche cependant vers l’éthique de responsabilité.

Dans le cas de la publication des caricatures, on voit clairement se dessiner les deux positions. L’éthique de conviction se réfère au principe supérieur de la liberté de la presse et, au-delà, de la liberté d’expression : la démocratie suppose que chacun puisse dire ce qu’il veut, même si cela peut offenser une partie des citoyens. Représenter le Prophète nu dans une position grotesque demandant «tu les aimes mes fesses» ou lui faire dire qu’il est «dur d’être aimé par des cons» peut être vécu comme outrageant par des musulmans mais fait partie du droit de rire de tout et, notamment, au nom du principe de laïcité, des religions. On n’entrera pas ici dans la discussion sur les limites juridiques de cette liberté d’expression et de ce droit de rire tels qu’elles ont été fixées dans la loi française, ce qui implique des exceptions à la règle.

L’éthique de responsabilité invoque, de son côté, les conséquences prévisibles, en sachant que toutes ne le sont évidemment pas. Elles se situent à plusieurs niveaux. D’abord, de nombreuses personnes peuvent se sentir blessées par l’atteinte à ce qu’elles ont de plus sacré et parce qu’elles perçoivent comme des insultes explicitement dirigées contre elles. Ensuite, les réactions hostiles peuvent prendre des formes violentes à la fois dans le pays de publication, mais aussi, compte tenu de la circulation de l’information, partout dans le monde, mettant en péril non seulement des journalistes mais aussi bien d’autres. Enfin, l’indignation suscitée peut favoriser la radicalisation de certains segments de la population musulmane ou fournir des armes idéologiques aux fondamentalistes dans leur guerre contre le monde occidental, aggravant ainsi les tensions internationales.

Les partisans de l’éthique de conviction n’éludent toutefois pas une responsabilité plus diffuse, en particulier au regard de conséquences lointaines (comme la construction d’un espace démocratique), de même que les partisans de l’éthique de responsabilité ne manquent pas de conviction, notamment en termes de tolérance à l’égard des croyances des autres (on peut être athée et se défendre d’attaquer la religion) et de respect de la dignité (on peut critiquer une religion sans en avilir les symboles). Il ne s’agit donc pas de simplifier les positions, d’autant que de nombreuses variantes existent, mais de rendre compte du type d’argument qui prévaut in fine pour ceux qui décident de publier et pour ceux qui décident de ne pas publier.

Du reste, on peut aussi, «provincialiser l’Europe», comme y invite l’historien indien Dipesh Chakrabarty, en se rappelant que ces éthiques sont aussi mobilisées ailleurs par d’autres. L’éthique de conviction, en matière de liberté d’expression, prend un sens particulier et implique un remarquable courage dans des pays non ou peu démocratiques : songeons à Cheikh Ould Mohamed Ould Mkheitir condamné à mort pour apostasie en Mauritanie à la suite d’écrits critiquant la sévérité plus grande du Prophète à l’encontre de ses ennemis juifs que de ses ennemis arabes et la légitimation par l’islam du système inique des castes ; pensons aussi à Raif Badawi puni de dix ans de prison et 10 000 coups de fouet en Arabie Saoudite pour avoir défendu la liberté d’expression sur son blog ; rappelons encore Baher Mohamed, Mohamed Fahmy et Peter Greste, journalistes d’Al-Jezira emprisonnés en Egypte pour avoir fait des reportages sur les violences du régime militaire contre les défenseurs de la démocratie. L’éthique de responsabilité, dans le contexte actuel de tensions, se manifeste aussi dans les discours de ceux des chefs religieux et des responsables politiques qui, dans les pays musulmans, prônent la modération et le dialogue.

On peut certes défendre l’une ou l’autre éthique, mais on ne peut considérer qu’une position est éthique et que l’autre ne l’est pas. L’ironique paradoxe serait en effet que ceux qui défendent la liberté d’expression radicalisent leur position au point de n’être plus en mesure d’accepter que s’expriment d’autres opinions que la leur.

Auteur de «la Question morale (PUF) et de «l’Ombre du monde» (Seuil).

Didier FASSIN professeur de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study de Princeton.

Sur les Cahiers de l’Islam : http://www.lescahiersdelislam.fr/Emmanuel-Todd-Qui-est-Charlie-Sociologie-d-une-crise-religieuse_a1025.html

Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse


Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse
Seuil, Date de parution 07/05/2015
Essais (H.C.)
252 pages – 18.00 € TTC
Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Il a notamment publié Le Destin des immigrés (Seuil, 1994 et « Points Essais », 1997), Le Rendez-vous des civilisations (Seuil/République des idées, 2007, avec Y. Courbage), Après la démocratie (Gallimard, 2008) et Le Mystère français (Seuil/République des idées, 2013, avec H. Le Bras).


Qui sommes-nous vraiment, nous qui avons affiché une telle détermination dans le refus de la violence aveugle et notre foi dans la République le 11 janvier dernier ?

La cartographie et la sociologie des trois à quatre millions de marcheurs parisiens et provinciaux réservent bien des surprises. Car si Charlie revendique des valeurs libérales et républicaines, les classes moyennes réelles qui marchèrent en ce jour d’indignation avaient aussi en tête un tout autre programme, bien éloigné de l’idéal proclamé. Leurs valeurs profondes évoquaient plutôt les moments tristes de notre histoire nationale : conservatisme, égoïsme, domination, inégalité.

La France doit-elle vraiment continuer de maltraiter sa jeunesse, rejeter à la périphérie de ses villes les enfants d’immigrés, reléguer au fond de ses départements ses classes populaires, diaboliser l’islam, nourrir un antisémitisme de plus en plus menaçant ?

Identifier les forces anthropologiques, religieuses, économiques et politiques qui nous ont menés au bord du gouffre, indiquer les voies difficiles, incertaines, mais possibles d’un retour à la véritable République, telle est l’ambition qui anime ce livre.

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