Regard sur la ville

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Regard sur La ville

Il s’agira de mon regard, celui d’une philosophe et d’une artiste. Je me promène, loin de toute grille d’interprétation. Je parle et écoute des passants, j’observe les rues, les monuments, j’interroge les silences.

Donner la parole aux habitants pour commencer…ne pas réduire les propos aux facilités de ses propres partis-pris…concevoir la contradiction comme interne à la pensée. Rien n’est noir ou blanc, ce serait trop facile.

La ville, lieu de tous les échanges, espace délimité et ouvert, temps rapide suspendu bien souvent à l’attente, la ville est le lieu de tous les imaginaires. Il suffit d’écouter ces lieux cinématographiques, littéraires, qui en parlent.

Les ombres y effraient, on fuit les coins et recoins. Parfois les rues sont vides. On ne sait ce qui va surgir.

Les lumières de la ville enchantent.

Main basse sur la ville.

Rome ville ouverte.

Metropolis.

Métro boulot dodo

Les murs de la ville

La banlieue

Tout un imaginaire défile derrière ces mots. C’est ces images filées et filantes qui me retiennent pour comprendre le sens de ce paysage à la mesure de l’humain.

Je me promène dans la ville, je m’y perds, m’égare, me gare.
Tous les chemins mènent à Rome…Je les emprunte pour la trouver…Il n’y a pas qu’une méthode, il n’y a pas qu’un chemin.

La ville est rencontre. La ville est entrelacs de rues et de ruelles, de regards, de paroles, de silences.

La ville est humaine avec ses errants, ses marges, ses oubliés…

Je n’écris pas une thèse

Juste un regard, le mien

à la recherche de l’imaginaire de ces habitants qui ne sont rien d’autres que la ville elle-même.

J’entrelace leurs propos.

Regards sur la ville

Ils ont dit …

Les matériaux de l’urbanisme sont le soleil, les arbres, le ciel, l’acier, le ciment, dans cet ordre hiérarchique et indissolublement.
Le Corbusier, Le Monde urbain

Le Corbusier : Discours inaugural à la cité radieuse de Marseille.

« Dans ce village vertical de 2000 habitants, on ne voit pas son voisin, on n’entend pas son voisin, on est une famille placée « dans les conditions de nature »-soleil, espace, verdure. C’est la liberté acquise sur le plan de la cellule, l’individu, le groupe familial, le foyer. Au plan du groupe social, c’est un bénéfice des service communs confirmant la liberté individuelle ».

 

Campanella La cité du soleil

«Ils sont polis et bons envers les étrangers qui les visitent ; ils les entretiennent aux frais publics : après leur avoir lavé les pieds, ils leur montrent la cité, leur donnent une place d’honneur au conseil et à la table commune, et choisissent des personnes pour être spécialement au service des hôtes. Si l’étranger désire devenir citoyen de leur ville, ils l’adoptent après l’avoir soumis à une épreuve de deux mois, l’un passé dans une ferme et l’autre dans la cité.»
Ils ne font rien à part camper dans la rue…Ils tiennent les murs. C’est ce qu’ils disent. La formule est d’ailleurs usée. Ils ne tiennent rien et cela fait des années que je l’entends. Ils parlent fort, et cet été le jeu est de faire jaillir l’eau des arrivées-pompiers , inondant la chaussée, les voitures stationnées. Cela crie dans tous les sens. Certains ont prévu le maillot de bain. D’autres ricanent. Des curieux aux fenêtres, la sirène des pompiers, rires, bruit de l’eau jaillissante….Si j’étai psy je dirais qu’il y a là une revendication très sexuée. Il n’y a que des garçons qui jouent…rien d’étonnant.

C’est plus que tenir les murs qu’ils font, c’est montrer leur puissance, leur virilité sexuelle…mais en réponse à quoi ? Ce n’est pas de vacances dont ils rêvent. Ils « s’emmerdent » disent-ils. Mais que désirent-ils ? Ils ne savent pas le dire. Ils ont peur de dire, alors ils jouent une parole imprononçable. Ils font au lieu de différer ce faire par la parole. Ils sont muets ou crient pareils à des animaux….Une bonne douche froide pour calmer   leurs ardeurs ? on sort là de la critique traditionnelle. C’est leurs frustrations qu’ils jouent là. Pas que la frustration sexuelle d’ailleurs.

Comme l’enfant qui joue de son mal être en torturant ou caressant sa peluche, nos ados (éternels pour certains) jouent à enfouir leurs peurs, dont celle de la rencontre avec l’autre, surtout féminin.

Ainsi l’eau devient geyser, menaçante par sa force et son expansion, d’autant plus inquiétante qu’elle jaillit simultanément à plusieurs endroits de la ville¸ débordant les capacités d’intervention des adultes.

Métaphore de la frustration, d’un territoire masculin abandonné à sa violence de ses désirs, solitude destructrice…. Cependant, l’eau nettoie, purifie aussi…C’est une eau vive, pas une eau stagnante. Elle est régénérante. La colère bout dit-on…ici elle bouillonne, en attente d’un avenir.

Ce n’est pas une pure colère qu’on peut lire dans ces actes. Perturber l’ordre public c’est introduire la brèche du questionnement.

Ils occupent la rue, lieu d’échange, lieu public… en attente d’un espace privé. Le public pour ces jeunes est une affaire privée, ne faisant plus la distinction entre l’universel et le particulier. Pour dire tout cela autrement, la collision des scandales politiques et du battage médiatique, aboutit à une jeunesse qui ne fait plus la part entre privé et public. Elle se lave dehors, mange dehors…ce n’est pas qu’une affaire de canicule. C’est leur mal-être qu’ils exposent dans la rue, leur peur de demain. Ils crient ce mal être à coup de jets d’eau.

Cela sentait le roussi. Une colère sourde frémissait. Les fameux « jeunes » qui avaient parfois plus de 25ans, en voulaient à la terre entière. Leurs aînés dégustaient le café en terrasse, ou pensaient assis près d’arbres à la mine triste, misérables arbres vainqueurs de tant de tempêtes .Les paroles de la rue se mêlaient, s‘entrelaçaient et perdaient ainsi leur origine.

Se démenant et criant une bouteille à la main, un vieil homme s’adressait à tous et à personne. Une haine terrible se logeait dans ses mots. Il en appelait au meurtre. Pendant ce temps Madame 50dts qui avait baissé ses tarifs suite à la crise, en passant de 1 euro à 50cts, faisait la manche de sa voix rauque et caverneuse.

Dans une totale insouciance, des enfants   jouaient près de la sculpturale fontaine de la mairie. Personne ne semblait s’intéresser à ce cercle situé au centre de la place. La quadrature du cercle…l’énigme logée au cœur de la ville. Personne ne s’asseyait sur ses rebords, comme si elle faisait peur…

C’était l’été, on avait de l’eau qui coulait de la fontaine.

Des jets d’eau , il y en avait aussi dans le square pas loin de la mairie. Les enfants s’y aspergeaient avec joie. L’eau jaillissait au milieu d’un jardin conçu à la façon d’un labyrinthe. Où étaient le Minotaure, le fil d’Ariane, Icare et ses rêves ? Les enfants jouaient, les mères parlaient. Sur le chemin, des ballons, des vélos, des cris de plaisirs…

Des coups de klaxon rageurs invectivaient les conducteurs incivils.

Un des « jeunes » lançait un matelas par la fenêtre, signifiant à un de la bande qu’il n’avait plus sa place chez lui. Ce n’était qu’un matelas en mousse.

Des rires, des pleurs

Tout s’entrelaçait.

 

La ville verticale

Aux postes de commande l’univers du masculin, univers concurrentiel, vertical et hiérarchisé. Il faut savoir réussir les concours, pour diriger, phrase choc que ne cesse d’employer celui qui a les concours et ne pense nullement à en contester le rôle social

Cependant la ville sort de terre. Elle s’élève et s’oppose à l’univers agricole de l’horizontalité. De là l’opposition ville-campagne ou du moins une des possibles oppositions. Ce qui est certain, c’est que la ville donne à penser une nature imaginée plus que réelle. Rousseau voit dans la ville le lieu de tous les vices et de la décadence morale. Nous nous serions trop éloignés de la matricielle nature. Univers de la technique, de la démesure, Batman et tous les comics en donnent un très bon exemple. La ville inquiète. On y trafique, on s’y cache, on s’y montre aussi.

A l’opposé la campagne fascine par son calme, l’horizontalité de ses couchers de soleil, ses champs nourriciers et l’imaginaire laitier de ses troupeaux. C’est là qu’on mange bien dit-on. Monde maternel perdu, telle se donne à voir la campagne. Je pense encore à Rousseau à Ermenonville nous évoquant les souvenirs de celle qu’il appelle « maman ». Ce lieu de plénitude est le lieu de la famille, jusque dans ses faits divers, presque toujours rattachés à des crimes familiaux.

Cet espace de la maternité supposé fragile – on protège la nature, pas la ville – séduit les citadins en mal de calme et de solitude. Ceci relève toutefois d’un rêve, la solitude campagnarde supportant l’œil du voisin, et pas si gaie que cela si on prête attention à l’ennui des jeunes, tenant non pas les murs mais souvent assis aux abri-cars. Je me souviens d’un film de Rohmer où les jeunes campagnards réclamaient des espaces verts et des trottoirs. .

D’où peut-être la recherche de jardins dans les villes. Il y a de plus en plus de jardins partagés. C’est cette idée de partage qui m’attira . L’idée semble judicieuse pour éduquer par exemple els citoyens à l’idée d’intérêt commun, en perte de vitesse depuis bien longtemps. Cependant spontanément, on peut affirmer que le concept ne va pas de soi. A la fin de Candide, Voltaire lui fait dire qu’il retourne à son jardin. Il y a un rapport singulier et affectif à son jardin. N’a-t-il pas contresens à associer jardin et partage ?

Comment est-on passé du « jardin ouvrier » des années 70 au « jardin partagé » de cette dernière décennie ? Le mot ouvrier est mort. Cela ne veut pas dire que les ouvriers ont disparu. Non. Mais il a disparu comme si la vérité était niée. Lui préférer le terme de « jardin partagé » a une connotation moins engagée, moins politique.

Charles Trenet chante le jardin extraordinaire, Adam et Eve furent chassés du paradisiaque jardin d’Eden,. Il y a de cela dans le mot jardin.

Pour Voltaire c’est le repli bourgeois. Ou encore, le jardin aux délices…le jardin c’est la nature domptée, la sauvagerie bridée. Il serait bon d’y former tous ceux pour qui l’attente est un vain mot. Apprendre à attendre, à désirer…telle est la vocation aussi du jardin. Discipline et éducation du désir sont ces deux fins essentielles.

Cependant la notion de partage ne rentre-t-elle pas en contradiction avec ce que nous venons de dire du jardin ?

Le partage   renvoie au concept d’équité et permet de penser la justice indirectement. Spontanément, cela pose la question du critère du partage et amène à réfléchir l’égalité démocratique. Rien à voir avec le jardin ouvrier qui relève d’une démarche plus sociale que politique.

Il y a donc une finalité politique et éducative dans le jardin partagé, à l’esprit presque rousseauiste.. je dis presque car la question de la propriété privée disparaît avec l’idée de partage.

Autre difficulté soulevée par ce jardin : l’idée a surgi à Paris dans un cadre social bien précis, celui que l’on nomme par convention, le monde des Bobos. Le jardin partagé est une idée bourgeoise qui n’a rien à voir avec le jardin ouvrier. Aubervilliers est une ville où chômage et pauvreté croissent. Comment mettre en place un jardin partagé dans un tel contexte, et qui parmi la population se trouve concerné et intéressé ?

Je pris la décision de voir si l’idée prenait dans mon immeuble. Il y avait un jardin abandonné depuis quelques temps. Nous obtînmes après quelques discussions le droit de nous approprier le terrain et d’avoir une éducation au jardinage. Un voisin croisé dans l’ascenseur s’engagea à jouer de la musique guinéenne pour notre première fê

La ville est un mot féminin et pourtant les femmes sont absentes de certains cafés, ou d’autres lieux où elles seraient trop visibles.

Si le féminin s’associe au masculin, dans une sorte de jeu de complémentarité, la ville est réconciliation des contraires ou accentuation de leur opposition. Il y a aujourd’hui à Aubervilliers des femmes en groupe qui se rendent dans les cafés où il n’y a que des hommes, pour y manifester leur présence. Résistance active qui ne va pas de soi.

Sur la place de la mairie je vois des hommes assis. Ils observent les passants dans une immobilité qui contraste avec le mouvement de la marche féminine. Elles font les courses, s’occupent des enfants, et sont rarement assises à ne rien faire. Du coup, de leur position d’observateurs, les hommes regardent, et jaugent d’un regard loin d’être silencieux. Seuls quelques bobos, fraîchement arrivés du fait de la construction de nouveaux logements et résidences aux prix attractifs et situés à proximité de Paris, semblent échapper au jeu des regards. Mais le bruit court qu’ils ne veulent pas rester, la ville ne leur plaît pas, ils la trouvent sale et peu sécurisante pour leurs enfants. Ils voient d’un mauvais œil leur scolarité.

Je vais à la rencontre de ces femmes. Elles ont monté un collectif.

Une ville avec des places, lieux par définition de rencontres, de paroles, de commerces en tout genre. Celle de la Mairie a plusieurs cafés, où ceux qui dégustent un café ne sont pas bien souvent, ceux qui y mangent. Esquissons une lecture symbolique de la place de la Mairie car l’imaginaire s’y déploie.

La Mairie fait face à l’église. Relation frontale. Le monument aux morts est dans la Mairie, ce qui renforce cette hostilité ou du moins cette non communication entre espace privé-religieux et espace public.

Toute ville se donne à voir par son monumental. Tout est dit à celui qui regarde. Le monument aux morts d’Aubervilliers est à l’intérieur de la mairie. C’est une femme qui élève un enfant vers le ciel.

Mais ce temps est loin. Aujourd’hui on aime les communautés.

L’ascenseur ………………………une leçon de zénitude

 

 

 

C’est un ascenseur neuf…

Décor spatial

Voix magnétique…

Aubervilliers…Odyssée de l’espace

Mais

 

Petit détail…………..les portes

 

Elles s’ouvrent ou ne s’ouvrent pas

C’est un test voyez-vous

On vérifie votre degré de stress…

 

Il suffit d’attendre car elles s’ouvrent

Rien à faire qu’attendre

 

C’est une vertu l’attente

Nous le savons tous

 

Alors en attendant la réparation

Attendons l’ouverture des portes

 

Comme le tgv, l’avion …

C’est bien de voyager pour pas cher

 

Le délégué aux abeilles – appelons-le ainsi- butine beaucoup. Comme ses collègues, il parle ,     il parle, pour parler . Abeille maladroite, il ne sait pas que toute piqûre est une victoire de la nuit. Il est dans son bureau à se prendre au jeu du spécialiste, entouré par une partie de la ruche qui s’affaire. A l’ordre du jour contrer l’armée des guêpes et frelons.

Les frelons c’est les pires. Ils sont impitoyables. Il n’y a plus rien après leur passage. Leurs piqûres mortelles sèment un vent de folie.

Il ne sait plus où mettre la tête. Doit-il tenter une ouverture, se rapprocher des frelons tueurs, pour obtenir une paix tant recherchée ?

Il ne sait pas, en oublie un rendez-vous, et se dit que Mandeville a tout à fait raison de parler de l’intérêt de l’égoïsme…Il décide de partir présenter la reine des abeilles aux jardiniers afin de lui aménager un nouvel endroit pour le printemps prochain.

Il en oublie les frelons et les guêpes. Il déguste le miel.

Paroles cheminantes,

Une femme marche avec un très jeune enfant, je m’avance et lui demande de m’accorder son attention pour quelques instants. Je me présente, Maryse, professeure de philosophie, je lui dis que je cherche des témoignages, des paroles des habitants de cette ville pour mieux comprendre ce qui fait la ville.

Elle s’appelle Laura, a 23 ans, son fils 4 ans. Elle me dit qu’elle ne connait que Villejuif, qu’elle y est née qu’elle s’y trouve bien. De toute façon, elle ne connaît rien d’autre. Seul bémol, avec son fils elle habite une cité qui ne lui plait pas. Elle ne le voit pas grandir ici. Une certaine peur l’habite. Avant, elle habitait le centre-ville, aujourd’hui c’est Lamartine…Vrai nom de la cité : Robert Lebon, mais personne ne semble s’en rappeler. Elle continue de parler : « oui à Villejuif il y a des bonnes choses, les transports, par exemple c’est bien. On est rapidement à Paris. Je pense que les projets municipaux de vacances pour les jeunes de moins de 15 ans, c’est intéressant. La ville s’occupe bien des petits pourtant je n’y mettrai pas mon fils. Crainte de la « délinquance » ou manque d’assurance en soi ? A Lamartine le problème c’est les 15-20 ans, continue-t-elle. Ils ne font rien de leurs journées. Alors, ils portent les murs. Et puis je me sens enfermée dans cette cité, je préfère le centre-ville, là on moins cela bouge, c’est passant, on voit des « étrangers » à Villejuif (je note au passage qu’elle aussi ferme son territoire). Dans la cité on ne voit que les garçons dehors et rien ne changera, c’est comme cela. Ils se passent le flambeau de grands frères en petits frères. Les filles ? On ne les voit pas, elles préfèrent sortir de la cité, faire des courses par exemple, ailleurs. Les garçons sont sédentaires, les filles plus nomades » Je souris. On aurait donc inversé à Villejuif le modèle féminin masculin ? Les filles à la cueillette et les garçons à la maison. Soudain elle se lève et pour finir dit je n’ai pas envie de m’investir dans cette ville ou ailleurs : la vie c’est du chacun pour soi. Elle rejoint son enfant.

Je la regarde partir. Mon regard croise de jeunes enfants qui foncent à toute allure sur leur vélo. Ils n’ont pas peur, eux, de ce qui est devant eux. Tomber cela fait partir du jeu, se faire mal aussi. Au milieu du parc un arbre a une drôle de forme, manifestement il a pris trop de coups de ballons, et son feuillage tombe au sol comme les ailes d’Icare.

Sur un banc, un peu plus loin, là où jouent à la balançoire de très jeunes enfants, une femme retraitée surveille ses petits-enfants. Je m’approche, me présente, elle ne veut pas parler, me prenant d’abord pour une démarcheuse. Je lui dis que je suis juste là pour écouter. « De toute façon, renchérit-elle, cela ne  sert à rien, on ne nous écoute pas ». Je la rassure, lui explique que je ne suis commanditée par personne sauf par ma propre réflexion. Toujours en bougonnant, elle regrette le bon vieux temps où il y avait des commerçants, en fait des bouchers, des charcutiers et des traiteurs souriants.  Elle y reviendra à plusieurs reprises. A aucun moment elle n’évoque le poids des hypermarchés. « Il y a trop de brassage, dit-elle, et tout le monde n’aime pas la viande Hallal. La ville fait trop dans le social ». Elle préfère de loin les villes plus « propres » selon elle ( drôle de glissement) ou les villes qui prennent leur part de social aussi. Pourquoi rester là alors ? « Cela n’est pas gênant, dit-elle enfin avec un sourire, qui s’agrandit, j’attends la mort. Mais cela n’est qu’une plaisanterie rajoute t’elle aussi tôt, je vis dans un charmant petit immeuble, une résidence au centre-ville, on n’a pas de problème nous ». Puis elle revient sur ce qui l’indigne le plus, le boucher disparu et les parents qui ne se font plus obéir. « Quand je faisais des cours d’alphabétisation au Kremlin-Bicêtre, me dit-elle je voyais des mères démunies devant leurs enfants de 6ans, c’est plutôt inquiétant pour la suite ». Faites-vous quelque chose pour remédier à tout ce que vous me dites, lui dis-je ? Rien dit elle s’est utile on ne nous écoute pas, c’est comme cela. Il y a des réunions de concertations parfois mais tout est joué. Son petit fils est enrhumé, elle me dit devoir bientôt partir.

Je la quitte, un peu perplexe.

Une femme me sourit mais ne veut pas discuter, elle est polonaise et ne peut longtemps discuter en français.

A côté d’elle, sur l’autre banc, Amel, 37 ans, algérienne d’origine qui me dit aimer la culture, elle qui se sent si dépourvue de ce qu’elle admire. Elle aime tout à Villejuif. Surtout le tramway et la piscine récemment rénovée. Il n’y a pas trop de violence, c’est calme. « Avant, me dit-elle, il y avait une association où toutes les femmes se retrouvaient et s’occupaient…car oisiveté est mère de tous les vices, rajoute-t-elle sentencieusement. C’était du côté de Lamartine. Mais je ne me rappelle plus du nom. Un jour ça a disparu. C’est vraiment dommage » Pourquoi ne pas monter un projet similaire, lui dis-je ?  « Mais j’en suis incapable ! je n’ai pas la culture… »…Pour rassembler autour de soi, il ne faut pas que de la culture…C’est vrai, reconnaît-elle. Et de compter ses connaissances. Elle connaît une prof, cela tombe bien. Elle va lui en parler. Ses yeux pétillent. On la sent habitée par le désir. Elle a quitté Alger parce que le monde y était étroit, les commérages sans fin…un désir de modernité en lutte avec le respect des traditions…Ici, elle se sent libre. Elle me demande mon téléphone, veut garder un lien avec la culture. Je lui donne en l’encourageant à me tenir au courant de l’évolution de son projet.

Un peu plus loin je me fais rabrouer par une femme qui me prend pour une démarcheuse et refuse tout dialogue.

Puis c’est Sonia, 30ans, divorcée, avec son landau. Elle n’a pas de travail pour l’instant. Elle est née à Villejuif, en est partie après son mariage, pour s’installer à Coulommiers. Puis elle y est revenue et habite chez ses parents, le temps de retrouver un travail. Elle avait réussi le concours de police, mais le casier judiciaire de son frère a été rédhibitoire : elle doit chercher un autre travail. Elle ne compte pas rester ici, à cause des jeunes délinquants, elle n’est pas rassurée pour son enfant. Elle ne veut pas s’associer à des projets sur la ville ne se trouvant aucune compétence. Je lui dis que tout n’est pas question de compétences…elle me propose un café en week-end. J’accepte.

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